page 51LA DANSE MACABRE DE GUYOT MARCHANT l'une des 17 gravures sur bois de la Danse macabre d'après, on le suppose, les fresques du cimetière des Innocents de Paris. Publié à Paris en 1485 par Guyot Marchant et Verard
Il convient donc de se faire une raison : François Villon, comme d’autres dans l’Histoire – que l’on songe à Cagliostro – n’a pas de sépulture connue. Il demeure donc, de lui, une œuvre littéraire. Et quelle œuvre! De pudiques éditions scolaires, genre Lagarde et Michard, préfèrent expurger le poète, et faire par exemple dire à Villon qu’Abélard fut « châtié » (à la place de «châtré") . Malgré ces quelques restrictions, son opus est généralement disponible en une multitude d’éditions de qualité variée (et qui diffèrent, quelquefois, selon les leçons 5 que les éditeurs ont tirées des manuscrits originaux), qui vont des éditions scolaires et simplistes (le texte est retraduit en français moderne) aux éditions universitaires parfois abstruses. Mais dès lors que l’on a mis la main sur une bonne édition 6 , s’ouvre l’univers immense de Villon, dont la langue – même s’il s’agit d’ancien français – est remarquablement accessible. Un univers qui représente une extraordinaire fresque des étudiants de la Sorbonne, des tavernes de Paris, des saltimbanques, des prostituées de profession ou des «filles de joie » d’occasion. Les femmes sont, tantôt, la «Grosse Margot » obscène, paillarde, abjecte. Mais à d’autres moments, en revanche, les « clarae mulieres », les femmes lumineuses des plus beaux souvenirs du cœur. Le monde de Villon est encore celui des trahisons amoureuses, des amis qui ne lui ont jamais apporté d’aide, de sa vieille mère, des misérables, des geôliers, des indicateurs de police, des juges, des bourreaux, des cadavres qui se balancent à la potence. Si le personnage principal est toujours « le povre Villon » en personne, les états d’esprit et les thèmes de ses poèmes sont sa jeunesse enfuie, le temps qui passe, et le Destin. En un mot : la Mort, cette mort dont Villon, à la fois par angoisse et par fiction littéraire, décrit partout et toujours l’ombre macabre qui s’avance. Oui, «tout va aux tavernes et aux filles ». Oui, la Mort menace. Mais partout, aussi, François Villon ricane ou gémit, tantôt en riant et tantôt en pleurant. Il s’amuse et nous amuse fort à rédiger, à sa propre intention, des épitaphes (Testament, CLXXVII-CLXXVIII) à la fois tragiques, burlesques, auto-ironiques. Auto-ironiques comme la Ballade des Pendus, son poème le mieux connu, mais qui fut de toute évidence écrit, lui aussi, après 1463. Il conviendrait d’ajouter à tout cela entre six et onze Ballades en jargon, ultra-sexuelles et « triviales », dont la plupart sont attribuables à Villon. Leur compréhension reste extrêmement difficile, leur signification ambiguë. Mais le fait qu’il existe, dans ces ballades, des différences métriques ou de vocabulaire avec ses autres œuvres, ne signifie nullement qu’il n’en soit pas l’auteur. D’autant que le Testament contient, lui aussi, de telles ballades en argot (par exemple, CLVI-CLVIII), ainsi que maintes descriptions extrêmement salaces et détaillées de coïts hétérosexuels, sans parler des caricatures des moeurs homosexuelles dans la ville de Paris d’alors. L’écrivain, comme tout grand écrivain, avait évidemment plusieurs registres (il suffira de songer à Verlaine, capable tantôt d’être le plus délicat et tantôt le plus pornographe des poètes). François Villon, poète et mauvais garçon, n’enseigne pas seulement, aux hommes d’aujourd’hui, que le fait d’avoir été assassin, bagarreur, voleur et fréquentateur de putains n’empêche pas d’avoir du génie. Son extraordinaire anti-modernité, celle qui lui confère justement un caractère éternel, est avant tout d’ordre littéraire. Il est le premier à avoir, consciemment, mêlé la fausse et la vraie autobiographie. Son œuvre - littéralement truffée d’allusions, de sous-entendus, d’anagrammes, de jeux de mots voire de jeux lettristes - permet une double, voire une triple lecture. Car elle était écrite, d’abord, pour les lecteurs de son temps, dans des termes qui permettaient à l’auteur d’échapper à toute censure toujours possible ; mais elle était aussi écrite, ensuite, dans le langage codé (aujourd’hui presque indéchiffrable) des «Coquillarts», bandits de grand chemin qui étaient aussi davantage que cela, une sorte de maçonnerie ésotérique du crime organisé. Et enfin, elle était écrite de façon à donner, en cas de nécessité, l’impression d’une foi catholique profonde. Ce qui a engagé maints critiques à élogier une telle foi, et à faire de Villon un exemple de bon chrétien. Alors qu’en vérité, un examen sémantique, philologique et grammatical minutieux 7 permet de dire, à bon droit, que la poésie de Villon est un monument constant, une cime perpétuelle d’ironie non seulement à l’égard des hommes (dans le Lais, XXV-XXVI, puis dans le Testament, CXXVII-CXXX, il prétend faire un legs à trois usuriers parisiens), non seulement vis-à-vis de l’amour courtois, mais aussi et surtout à l’égard de la religion et d’un Dieu chrétien auquel François Villon ne demande strictement jamais directement pardon de quelque « faute » que ce soit. Avec François Villon, prit fin – chronologiquement - ce que Huizinga a si joliment appelé « l’automne du Moyen Age ». Mais en vérité, avec Villon, commençait quelque chose qui n’a pas encore pris fin. Villon clôt le Moyen Age, oui. Mais aussi, il annonce la Renaissance, et bien davantage encore. C’est un révolutionnaire. C’est un révolutionnaire quand, par exemple, quand il invente la formule «Mais où sont les neiges d’antan?», il semble certes se référer à la demande médiévale « ubi sunt ? » mais, et cela contre la tradition qui était jusque-là celle de la poésie, sans apporter de réponse. C’est un révolutionnaire quand il prend la défense des pauvres, des humiliés et des vaincus de la vie ou de l’Histoire. C’est un révolutionnaire parce qu’il n’a d’autre arme que son talent, sa plume, son ironie. C’est un révolutionnaire parce qu’il n’y a, chez lui, nulle rédemption possible. Et que, en écrivant sa « Ballade des pendus », il nous dit que certains – ceux qui forgeront et suivront leur propre destin – risquent, un jour ou l’autre, de monter au gibet mais que ce risque, comme tout risque, doit toujours être pris. François Villon est révolutionnaire, parce que profondément et véritablement humain et que, à travers ses tableaux, naît pour la toute première fois l’image d’ êtres humains qui – F. Neri 8 l’a souligné – ne sont plus égaux devant Jésus-Christ, mais liés entre eux par l’amour, la folie, la douleur, n’ayant pour destin que la décomposition prochaine, un jour ou l’autre, de leurs corps. Vivre est difficile, nous dit François Villon : et c’est pour cela qu’il faut vivre. Vivre en beauté. Sa légende romantique pouvait commencer : celle d’un «Coquillart», la mystérieuse bande des truands auxquels il fut associé, auxquels il resta fidèle jusqu’au bout, et qui ont inspiré de si sensibles pages à Théophile Gautier ou à Marcel Schwob. François Villon, le 5 janvier 1463 et, au plus tard, le 15 de ce mois, s’enfonça dans l’hiver rigoureux, en direction de l’Ouest (si l’on en croit Rabelais), ou vers le Sud (afin de trouver des climats plus cléments). Il emportait probablement 9 avec lui le manuscrit au moins ébauché de son Testament, qui fut publié en 1489 à Paris, juste quatre ans après que le libraire-éditeur Guyot Marchand eut reproduit la Danse Macabre des fresques, aujourd’hui détruites, du Cimetière des Innocents : source cruciale d’inspiration du « povre petit eschollier » François Villon. Quarante ans plus tard, en 1532, Clément Marot publia la première édition commentée des œuvres de Villon. Un homme s'enfouissait dans le brouillard et dans le mystère, peut-être volontairement. Et c’était le plus grand poète français du Moyen Age, voire le plus grand poète français tout court. Sa voix résonnera à jamais dans le cœur de tous les « enfants perdus », s’ils savent en recueillir la leçon. © Olivier MATHIEU. Tous droits réservés. ------------------------- 5 Excellente édition des Œuvres de Villon, par A. Longnon, quatrième édition revue par L. Foulet (Paris, « Les classiques du Moyen Age », Librairie Champion, 1958). 6 Notamment, pour le Testament, le manuscrit 20041 de la Bibliothèque nationale de Paris. 7 Parmi tant de travaux, signalons L. Spitzer, Etude historique d’un texte. Ballade des Dames du temps jadis, dans la revue « Modern Linguage Quarterly », I (1940), travail republié en 1959. 8 F. Neri, Villon : le Lais, le Testament et les Ballades (Turin, 1944). 9 F. Neri, op. cit. ; et Luigi de Nardis, préface à la traduction des Poésies de François Villon, Feltrinelli, avril 1966, page 32.
frontispice de la première édition connue des Oeuvres de François Villon.
La guerre avons, mortalité, famine ...Bref misère domine Nos méchants corps dont le vivre est très court. (Jean Meschinot, 1420-1491, Les Lunettes des Princes) C'étaient trois morts de vers mangés Laids et défigurés de corps. ... Voyez comme chacun a laids La poitrine, le ventre et le dos ... Mort et vers y font le pis Qu'ils peuvent. Cela se voit bien Aux bouches, aux nez et aux yeux. ... Le premier mort : Se nous vous aportons nouvelles Qui ne soient ne bonnes ne belles A plaisance ou a desplaisance Prendre vous fault en pacience Car ne peult estre autrement. Beaux amis tout premierement Non obstant quelconque richesse : Puissance, Honneur, force ou jeunesse Nous vous denonçons tout de voir Qui vous convient mort recepvoir. Une mort helas, si douloureuse, Si amere, sy angoisseuse, Que les mors qui en sont delivres, Ne vouldroient jamais revivre Pour morir encor de tel mort. Et apres quant vous serés mort Tout ainsi que pouvres truans, Vous serés hydeux, et puans. Des nostres, et de noz livree, Et vous ames seront livree. Je n'en dis plus : mais c'est du pire. Il me souffit assez de dire De vos meschans corps la misere, Qui ne sont pas d'autre matere Certainnement ne que nous sommes. Na guère estions puissans hommes Or hommes telz commes voyez. Se vous voulés si pourvoyez Et bien y devez pourveoir. Quant en nous vous povez veoir Comme de vous il adviendra Et quel louier* mort vous rendra Car voz corps qui sont plens d'ordure Aller fera a pourriture. Telz comme vous un temps nous fumes Tel serés vous comme nous sommes. (Danse macabre : Le Miroir salutaire, in Dit des trois morts et des trois vifs, édition de Guyot Marchant de 1486) * louier : barbouillé, boueux, vaseux ; du latin lutare, s'envaser, se couvrir de boue
retour à l'accueildétail des fresques de la Danse Macabre (vers 1460) dans la chapelle gothique flamboyant Notre-Dame de Kernascléden, Morbihan, avant restauration.