MÊME PAS VRAI, NA NA NA !!!PAGES CONSACRÉES À OLIVIER MATHIEU
Lou vèsès pas què ta braçado A mès lou fio dins mi pènsado? Car, tè ! sè vos lou saùpre, à l’agrat què dè ièù, Paùre pourtaire dè bourrèio, Voguès faire què ta risèio, T’ame pèrèu, t’ame, Mirèio ! T’ame dè tànt d’amour què tè dèvouririèù ! Ne vois-tu pas que ton embrassement A mis le feu dans mes pensées? Car, tiens ! si tu veux le savoir, au risque que de moi, Pauvre porteur de falourdes, Tu ne veuilles faire que ta risée, Je t’aime aussi, je t’aime, Mireille ! Je t’aime de tant d’amour que je te dévorerais ! (F. Mistral - Mirèio) falourde : fagot de bûches liées ensemble
ROBERT PIOCHE
« Un homme digne de ce nom évite de faire deux choses, dans un lit : y forniquer, et y crever ». Olivier Mathieu, 14 octobre 2008.
Il est deux façons de vivre. La première est de garder pour soi, dans le secret du cœur, les instants de beauté. L’autre, c’est de donner un écho à ce qui fut vécu. Tel fut mon choix. Ce fut toujours la dernière Aprèm de Robert Pioche, la der des ders. Je dis qu’il vaut mieux, car cela fait plus mal, être le dernier du Temps d’Avant. D’accord et tant pis. Il est déchirant mais indispensable d’écrire - bien que j’en sache l’impossibilité ultime - ce qui ne peut être transmis, ce qui n’appartient qu’à moi, ce qui est né avec moi et avec moi mourra, ce à quoi j’ai atteint dans les occasions où ma conscience a littéralement coïncidé avec la réalité atmosphérique. Le Temps des Aprems se relie aux ciels pommelés, aux pommes bleues, à la mort. Il n’y eut aucune contradiction entre mes idéaux et mon style de vie. Tout naquit, en moi, d’une même recherche de l’Emotion. Vous saurez trop tard, ô pommes bleues, ce que j’ai su trop tôt : les morts pleureront le temps perdu. Ce qui compta, fut de rêver. Pommes bleues, mes yeux sont d’autres mains. J’aurai été fidèle aux larmes de mon enfance. Une longue, une interminable nuit de Walpurgis : telle fut ma vie. Qui fut heureux un jour, qui jamais ne le fut. Nul ne reviendra vers l’instant qui aurait suffi, et qui n’aurait jamais suffi. La mémoire s’effiloche, le vent érode les nuages. Il faudrait dire seulement, de chaque histoire, la plus belle image. Voici ce que j’ai vu. Voici un livre où, parfois, des ombres du passé se croisent. La mort est comme les draps de lit, sans mémoire. Rien ne fut-il ? Pommes bleues, proies et ombres, images, mirages. En une époque sans rêve et d’histoire incolore qui a oublié la mort, vous fûtes les plus belles du Bal des filles à marier. Au seuil de sa Mort, il restera de moi un homme qui regarde ses mains, et qui rit en larmes. ● Je me souviens, le dernier jour de mars 1974, de Mireille, la jeune Italienne qui m’apparut en pleine lumière, sous les glycines éclatantes de l’hôtel Bellevue à Berre-des-Alpes. Je me souviens des chastes amitiés amoureuses de mes vingt ans bercés par l’Inachevée de Schubert, l’Héroïque et la Mondscheinsonate de Beethoven sous les doigts de Wilhelm Kempff - et, le 30 octobre 1978, sur la falaise d’Arromanches, du vent dans les tresses brunes de Corinne, à contre-jour de l’horizon éclaboussé par le soleil couchant rubicond, rayonnant. Le Soleil n’a pas vieilli, je traverse l’été au hasard des trains de nuit. Les rails sont un collier dont les villes sont les perles. Le paysage déferle. O saisons d’hier heureuses ! Je n’ai plus beaucoup de temps, ô voyageuses qui aurez vingt ans demain. Je sens la mort à l’affût, mais la lune est blondoyante. Souvenirs de ce qui fut, qu’efface le vent des dunes. Vivre déchire mon cœur. Voici le rythme et le bruit, comme les sons des sept couleurs, des bielles des trains de nuit. L’horizon est un silence dont les prénoms sont les pierres, écrins de toutes nuances. C’est dans mes départs en guerre que, me plaisant à conjuguer les verbes courir et mourir, je départis mon temps dans l’entre deux du voyage, l’éternité du passage. Les yeux qui se défient, les mains qui se délient, tout meurt. Les filles oublient. Je vois sur les quais du ciel danser des Dieux et des corps, les silhouettes des morts. L’aurore tourne au pastel, comme le serment d’été des amoureux. L’horizon est le fil que file la princesse, où la princesse file dont dansent les images à l’horizon, sans cesse. Hélas, les reines mages s’effacent approchées, je m’en souvins souvent, comètes chevauchées qui s’en vont dans le vent. Le poète repoussé de la fête poursuit jusqu’à l’aube, le cœur rompu d’un rire, cette couronne d’or dont le désir le mord comme un rêve d’Empire. Ni échelle ni corde ne viendront donc se tendre, si ce n’est pour me pendre. Les fenêtres s’éteignent, nulle reine n’y peigne sa toison de magicienne : la douleur seule est mienne. L’aurore tardera peu. Dans l’église sauvage, un cierge après un autre allume les tableaux. L’extase du saint a des traits d’orgasme. Les pas chuintent sur le marbre blanc des tombeaux. Trois mots, tracés à la craie sur un mur, ont résumé un drame : Vivre, c’est commencer. Trois mots de Cesare Pavese, qui n’avait jamais vu jouir de femme sous lui, trois mots avant de se suicider. A l’horizon, voici un morceau de ciel bleu : celui dont parlait Legrandin. Finir est mourir. Il faut fermer la porte. Bientôt, cette nuit aussi rejoindra les nuits mortes. Derrière moi, je laisse les orgues et les cloches sur les toits de glycines où l’aube s’accroche. Vivre, c’est commencer. J’aurais voulu rester. Je sais aussi que vivre est devoir s’en aller. ● Sot qui écoute la haine de la femelle à l’haleine que la semence ensemence. J’ai su, chère Suzon, que vous n’eûtes nul remords à téter le suçot autant que vous le pûtes, ainsi que les bonnes sœurs et les bourges dames très dignes. Et à lécher jusqu’au bout, à tout bougre, la courge, en aspirant chaque asperge au plus près du prépuce et en vous faisant payer, comme les putes. Je voulus que tu suces mon vît gratis, Suzon. Avant que d’être mort, Suzon, dedans ma fosse, je te voulus punie en ce délice qu’on appelait quelquefois, jadis : Semen in os, quand la trompe se membre entre le gosier et le con. Tu sus, tu sais, Suzon, sucer le mort en vie : quand la bite déconne et que le vivant bande, évite le sillon vulgaire et fait de la bouche l’objet de son envie, avant que de s’éloigner dans la mortelle bande. Suçote la sucette, Suzon, fût-ce une seule fois, aux pendus de François Villon, aux frères d’André Baillon. Je voulais, ô Suzon, que tu busses mon nectar. Et chantons la chanson des cent Suzon qui sucent. « Greluche te truffant des couilles des ordures, pourquoi téter les glands des glands, niquer des lopes ? Mais si je vois danser autour de mon dard dur ton bel œil nyctalope, alors tu es Salope ». J’ai aimé nicher la bite dans la bouche à la langue agile qui mouche le gland, introduire mes mains dans une chevelure brune parfumée sur mon ventre quand un grillon chante à la lune, avant que le plaisir ne m’éventre, les yeux souriants qui m’observent en l’instant de la haute verve. Verge bandante, admiration de ta prière en soumission. J’ordonne que tu boives toute la giclée, Suzon, goutte après goutte. La femme diligente à sucer a le droit de causer d’amitié.
page 6Olivier Mathieu dit Robert Pioche Texte intégral d’un livre paru le 31 janvier 2008 tous droits réservés © Olivier Mathieu reproduction interdite sans l'accord de l'auteur LES POMMES BLEUES « Ce n’est pas ung jeu de trois mailles, Ou va corps, et peut estre l’ame ». François Villon. Testament, CLVII, Belle leçon aux enfants perdus. Je suis né le 14 octobre 1960. Nous voici en 1964, dans la banlieue parisienne. Ce jour-là, un enfant blond d’à peine quatre ans disparaît. Sa mère affolée le retrouvera, quelques heures plus tard, muni d’un bagage léger, sur un quai de la gare de Sceaux. « Où vas-tu ? » lui demande-t-elle. Il répond, très sérieusement : « Je vais à Rome ». Nous voici en 1969, dans la gare de Florence. C’est mon premier voyage en Italie. « Maman, je voudrais vivre ici », dis-je, très sérieusement. Pourtant mon enfance s’écoulera dans une autre banlieue, ma banlieue parisienne, où j’ai entendu pour la première fois un mot, magique à jamais : Aprem. Nous voici en 1974, à Berre-des-Alpes, dans l’arrière-pays niçois. Pas encore pubère, je propose très sérieusement à Mireille, une Italienne de quatre ans mon aînée, de nous échapper en direction de l’Italie toute proche. Elle sourit énigmatiquement, me prédit que nous nous reverrons, mais s’esquive. Nous dormirons ensemble beaucoup plus tard, une nuit parmi toutes les nuits du monde, le 29 novembre 1997. 21 décembre 1982. Solstice d’hiver. Ma première fois à Venise. Ce soir-là, au Florian, j’écrirai une «Ballade de la lune aux genoux fins». Le 5 janvier 1985, je quitterai la Sérénissime, certain d’y revenir une semaine plus tard. J’en resterai éloigné, désormais, plus de vingt ans. Le 14 octobre 1993, j’ai épousé Claire, alors âgée de vingt-quatre ans. Le 27 juin 1994, je m’installe - je me bannis - à Florence. C’est là que, le 29 novembre 2002, naîtra Alice : sa mère avait à peine plus de vingt ans. Giulia, née comme moi le 14 octobre, avait vingt-six ans en 1999, et elle est morte ; Fragolina, en 2001, vingt. Je ne demande nul pardon à celles que j’ai évité de citer ici. Il y a encore en Italie, même s’il tend à s’effacer comme tout le reste, un esprit bon enfant, celui du farniente. M’y serais-je donc exilé parce que c’est le pays de la débrouille ? Peut-être. J’ai choisi l’Italie, en vérité, parce que c’est la terre de l’Empire romain, et de Virgile : j’avais été éduqué, par mes études classiques, dans le goût de l’Antiquité païenne. Parce que c’est le pays de Beniamino Gigli: je me suis assoupi, chaque soir de mon enfance, en écoutant Core ‘ngrato et L’ultima canzone. J’aime les mondes qu’il y a dans chaque grande ville du Bel Paese, j’aime Naples et Beniamino Gigli, Florence et Pontormo, Venise et Carlo Gozzi, Rome et Néron – l’empereur-poète qui n’a jamais incendié Rome. De 1993 à 2008, ma vie sentimentale a été florentine. « Les femmes italiennes sont les plus belles au monde », disait ma mère. Laquelle n’était pas tendre, en général, avec le beau sexe. Et moi, dès l’enfance, je fus amoureux de la Belle Fée de Pinocchio, la Fata Turchina. D’où mon désir, à l’âge de quatre ans, d’aller à Rome. Aller à Rome ! Tel était mon programme. Roma, palindrome d’Amor. Tempo di Roma, a écrit mon grand ami Alexis Curvers, et j’ai donné à l’un de mes romans le titre de Tempo di Firenze. Temps d’amour. Il est trop tard pour réécrire l’Histoire. Ou peut-être pas. C’est grâce à mon exil, aussi, que j’ai vécu, pendant sept ans, mon histoire d’amour avec le personnage de tous mes romans, mon fidèle compagnon de misère, l’admirable vieux chien Però. Il dort, depuis le 8 août 2001, sous l’olivier d’une colline toscane, en un endroit connu de moi seul. Puissent les sépultures de Villon, de Cagliostro, d’Antoine et de Cléopâtre, et de tous les grands vaincus, et celle de mon chien, et la mienne bientôt, échapper aux curiosités malsaines des humains. Je suis né le 14 octobre 1960. Dans les jours maléfiques du calendrier, nei giorni della Coda dello Scorpione, me fait noter Sara, l’astrologue florentine avec qui je fais l’amour depuis 2005 : l’année de ses vingt-quatre ans. S’il y avait encore eu des Empereurs, Sara aurait été l’astrologue de confiance du plus grand d’entre eux. Et si Nietzsche est né, comme moi-même, sous le signe de la Balance et non sous celui du Scorpion, c’est à Auguste que nous le devons. J’aurai bientôt cinquante ans, même si les filles de dix-sept ans ne m’en donnent pas toujours trente. Je n’aurai point d’autre enfance, d’autre jeunesse, d’autre vie. L’Italie n’est plus dans l’Italie, elle est toute où je suis. Voici la poésie - ma poésie - des pommes bleues. Fragrance de pommades fleurant la pomme, parfum des derniers jours et des ultimes vendanges. Comme le temps passe. ● J’ai fait de mon enfance, et de toute ma vie, ab ovo usque ad mala, le Temps des Aprems. Aujourd’hui, rien n’a changé. Je ne joue à nul autre jeu qu’à celui de la vie. Telle est ma vocation. J’obéis à mes Dieux. Plus tard, le temps des pommes bleues est venu. Combien de pommes d’or et de nuages blancs, aux temps lointains d’enfance! Il était déjà tard : je le savais, mais je ne le savais pas. C’est le monde à l’envers, l’hiver d’Europe. Mais, dedans mon cœur, c’est toujours le plus beau mois de mai, celui de l’antique An Quarante du proverbe. O pommes bleues, disséminées comme le Petit Poucet sema ses cailloux, combien de moissons gâchées ! Les feux de la rampe sont éteints. Mes brunes aux yeux bleus sont éparses, l’émoi du cœur se raréfie. Mais tout eut un sens. Je le connais. Pauvre Robert Pioche, Gribouille de l’époque moderne de Couille-Bredouille ! ● - Que cherchas-tu, Robert Pioche ? Une femme? - Le monde moderne a abîmé les trop humains. - Ne te plut-il point ? Tu eus la possibilité de choisir d’autres voies. - Il n’y avait pas d’autre chemin, pour moi. Tels furent mon amour du drame, ma passion de l’échec, mon idée de la beauté. - Un jour fut, où tu n’étais pas seul. - Au-delà de l’instant, la connaissance détruit. - Si chercher, c’est mentir : pourquoi chercher ? - Pour ma solitude d’après que la foudre a tonné. - Tu ne regrettes rien ? - Je suis né après la mort de la dernière promesse de beauté. - A quoi bon agiter une lanterne dans la nuit ? - Pour le beau geste. L’espoir, c’est bon pour les cochons. Vaincre est écœurant. - Seul acteur et seul spectateur, donc. Les femmes, des miroirs ? Un écho ? - Des passantes. - Les femmes, des romans ? - Je plains qui refusa l’occasion d’en être un. - Mieux les occasions perdues, ou saisies ? - Le séducteur pleure les papillons pas épinglés. S’il menace sa solitude, déjà sa liberté lui manque. - Vivre, pour quoi ? - J’ai 343 souvenirs sublimes, 49 douleurs, 7 instants de vie en beauté. Les moments de mon cœur. ● Traqué de traque à l’homme traqueur de pommes bleues, mon ambition fut le trop difficile. Comme quiconque veut historier et historiciser sa vie, j’ai privilégié l’instant où la fleur tremble du désir d’être cueillie. Regards qui illuminent le cœur. La seconde d’avant le frémissement de la veine bleue.