I Il ne savait pas que Minnie Bibble allait marquer la saison - ainsi que le vent imprime son filigrane à la surface des eaux dormantes. Il l’invita à boire le premier café du printemps. Elle allait refuser, pensa-t-il. Elle accepta. C’était le temps, pauvre cœur, des tout derniers bonheurs. Et que peut-être il naisse, dans le clin de ciel bleu des yeux qui se connaissent, encore un dernier feu comme, rouge, jouit une joue au soleil joli. Il se souviendrait de cette heure où le temps passait à douleur, moment qui dilatait le cœur. Minnie Bibble parlait peu. Elle remarqua : - C’est triste, parfois, de voyager seule. Ils furent presque, soudain, dans les bras l’un de l’autre. Leurs lèvres se frôlèrent. Attirance ou maladresse ? Un hasard, peut-être. Ou une illusion. Il se demanda : - Où meurent les bonheurs ? Dites-le-moi ; qu’en sais-je ? Depuis long temps la neige, elle a fondu, la neige de mes vingt ans dans les cheveux de Bougival. Depuis long temps le vent, il a soufflé, le vent, poussant la feuille morte à travers mont et val. Et toujours tout devra naufrager dans le Temps. Depuis long temps la pluie, elle a séché, la pluie, comme les larmes que le souvenir ennuie, miroirs des flaques d’eau où j’admirai le ciel. Mais encore un instant, le très haut soleil brille qui scintilla jadis dans les yeux d’une fille. Par la neige et le vent, s’en est allé mon cœur, par la pluie et la nuit de toutes les saisons. Il s’en va, court de temps, au-delà d’horizon, tel nuage au soleil, le pauvre, pauvre cœur ! II Un jour, ils firent une jolie promenade. Sous les arbres, une averse scandait les déchirants secrets des statues de marbre. Dans son exil, vingt ans, il avait vu faner les roses de ces jardins doux que la pluie arrose. Là, dans l’amphithéâtre tout émaillé de fleurs, il semblait entendre un pâtre chanter l’amour, en pleurs, chanter depuis mille ans sa musique et sa danse aux filles de vingt ans qui restent en silence. Depuis deux millénaires, ici, rien n’avait changé. La brise dans le lierre fêtait l’éternité. On voyait les anciens Dieux, et de pérennes bacchantes, à pas lents, rougissantes, aux miroirs de leurs yeux. Siècle après siècle, sonnent les voix des jeunes filles, et la vieille magie dans les ruines résonne. On esquisse un geste. Un ris vibre, un instant. Puis, de tout, il ne reste que la fuite du Temps. Voici venir les temps des dernières danseuses. Ainsi, au Temps d’Avant, tant d’illusions heureuses. Beaux hasards des rues des aubes disparues. Déjà dans les siècles païens, gageons que les déesses souvent avaient pris pour rien la joie et les tristesses du pâtre et du poète qui pressentaient que carillonnait la toute extrême fête de la vie à jamais. Il chercha à l’embrasser. Elle détourna sa bouche de pêche. Il pensa que ç’avait été le dernier acte. Pas du tout. Ils parcoururent les lieux les plus secrets et inaccessibles de la ville. Minnie Bibble avait des yeux émerveillés d’enfant. Elle adorait les portes, les passages secrets. Ils dérobèrent par jeu, dans une prison désaffectée, une serrure d’époque médiévale. De nouveau, il essaya de l’embrasser. De nouveau, en vain. Rideau, cette fois. Mais non. Car, le soir même : - On va au cimetière ? dit-elle. Surprenante, cette phrase. Il était minuit. Minnie Bibble, c’était vraiment la dernière danseuse du dernier bal. Or, c’est la ravissante Minnie Bibble qui, à minuit, était venue le chercher, lui qui était aussi triste et désabusé qu’Errol Flynn dans les films de la fin. Non, ce n’était pas rien. La porte était ouverte. Ils marchèrent, vers le sommet de l’île des morts, entre les sépultures. Les cyprès balançaient leurs flammes noires dans le ciel. L’ombre des platanes dansait sur les pierres tombales. Minnie Bibble avait les yeux d’un gris vert. Elle sortit, de son sac, une bouteille de vin bulgare dont l’étiquette représentait une icône du Christ, et un paquet de cigarettes ukrainiennes de contrebande. - Sur la tombe de qui sommes-nous ? A ce moment la lune se montra, entre deux nuages. Ils déchiffrèrent l’épitaphe. Allongés sur le gazon, parmi les pâquerettes et les coquelicots, ils apprirent qu’ils se trouvaient sur le sépulcre du dernier descendant de Shakespeare. La brise tiède était fraîche. Minnie Bibble dit : - Combien de gens sont morts en mai ! *
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