J’ai écrit. Se souvienne qui pourra. Que la vie vous soit aussi belle que possible. Nous passions, nous passâmes, et nous sommes passés: et nous allons passer. VIXI R. I. P. R.P. Le vent glacé gémit les plaintes Des pauvres morts du cimetière. Ils s’effritent en douleur, solitude et poussière. Ils écoutent leurs femmes rondes, chaudes et tendres, Qui gaspillent hystériques les trésors de leurs ventres, Râlant, offrant aux brutes les tréfonds de leurs sexes. On les oublie, les morts. Et ils souffrent sans cesse Le rut des belles sous les vîts vils des manants. Le vent glacé hurle les rires Des diables ricanant des morts. Les morts, les pauvres morts, entre neige et néant, Entendez donc leur voix que déforme le vent. Pauvres morts cocufiés dans pareille souffrance: Et vivants d’hier, ou cadavres de demain, Qui échappera donc à la danse hiémale? Les morts se putréfient. Entendez le martyre De la peine vorace où se tordent leurs âmes. Entendez les remords qu’ont les squelettes tristes De l’Empire aboli et des amours enfuies. Croyant en mon destin, fier de l’avoir forgé, Je suis le libre mort et je lance toujours Mon antique prière aux grands Dieux de l’Olympe Dont les dés continuent à tournoyer au ciel. Mes amis les nuages veilleront sur ma tombe. Je n’étais d’aucun camp et sur mon marbre nu Je ne veux d’autre signe que des crachats de haine Ou des larmes d’amour, Cent pétales de fleurs dans la brise tremblante, Une fête de sons, de couleurs éblouies, Une chanson de Naples, un poème de papier, Des étoiles filantes, les feuilles dorées d’automne, La passion des enfants blonds des derniers carrés, La douce lune d’août, le soleil et l’aurore. Et puis matin et soir je voudrais tant de roses En guirlandes écloses, Les roses qui explosent Dans la nuit d’été grande, et nul regret des choses. I Mais où vont les bateaux Sur la mer Qui naufragent? (Robert Pioche). Elles furent belles, parfumées de tabac et de café, les après-midi que nous passâmes, Carlo et moi, il y a deux cents ans, Calle della Regina. «Ne crève pas. Résiste»... J’ai aimé, dès ma naissance, les Empereurs. Et la Bella Fata de Pinocchio. A seize ans, Minnie Bibble. Les Dialogues des Morts. Je fus, en effet, le Ménippe d’aujourd’hui. Legrandin: «Petit garçon, tâchez de toujours garder un morceau de ciel bleu au-dessus de votre tête». Abel et ses amis du voyage en Allemagne. Les beaux livres, voilà les amours sans fin. Chaque fois qu’une jeune fille effeuillera les pages de mes romans, le Soleil étreindra ma main dans la sienne, moi qui serai un mort. II Le Temps des Hôtels. J’avais quatre ans et je dormais, chaque nuit, dans une chambre d’hôtel différente. Je n’avais rien ni personne au monde que ma mère, une femme pauvre, qui me tenait la main. A travers la pluie, la nuit et la fuite, je regardais avec innocence l’or qui brillait aux fenêtres des maisons. Ma maman n’avait rien. Elle avait faim. Toutes les portes se fermaient devant nous. Enfant-dieu, je serrais la main de ma mère. Dans l’autre, la poignée de ma petite valise. J’avais conçu le projet suprême de m’appeler Robert Pioche. J’aimerais les Dieux qu’aimèrent les Vieux Grecs, je serais écrivain. Pas un esclave. «Moi, Robert Pioche, je déclare la guerre». Le tout jeune Robert Pioche avait, dès lors, la bouche sensuelle et tragique. Il avait choisi le camp des réprouvés. Je n’ai jamais trahi. Et je pleurais chaque femme qui passait. III Le Temps des Aprems. Je suis né le 14 octobre 1960, à Boulogne-Billancourt, dans un taxi. Mon acte de naissance fut un premier chef-d’oeuvre. Il semblait que le soleil dût demeurer pour toujours au zénith, sur le trône de l’été commençant. Le vent ne pourrait effilocher les merveilleux nuages. Mon enfance ne finirait point. En effet, elle fut une Aprem infinie. L’eau de la Source des Jeux était délicieuse. Au jeu de la chasse à l’homme, j’étais toujours vainqueur. Puis, le soleil se cacha derrière les nuages. Le soir est venu. Mais voici, encore une fois, la belle saison. Encore une fois, je me mêle à la danse éternelle de l’Eros et de Thanatos. Il me fut plus difficile qu’à quiconque de vieillir, étant né sage et fou, et de vivre: je mourrai enfant des Aprems. IV Amours d’enfance Quand avec du soleil aux cheveux, dans la rue… En Mai 1968 , je perdis mes défauts de prononciation. Nous nous trouvions, ma mère et moi, à Paris, devant le 10, rue des Pyramides: l’immeuble du Grand Jacques. Mes amours d’enfance furent placés sous le signe du solipsisme et de la naïveté. Tout eut lieu entre moi et moi. Les filles ne m’intéressaient guère. Je me souviens, à sept ans, d’avoir autoritairement affirmé à une grosse dame: - «Je veux jouer avec mademoiselle votre fille». Le lendemain, je n’y songeais plus. A neuf ans, j’envoyais des lettres anonymes et hilarantes, touchantes aussi - j’exigeais que la destinataire confesse l’amour qu’elle avait pour moi - à la fille de l’électricien de mon quartier. Quand j’eus douze ans, la fille de la bibliothécaire s’exclamait: «Ce fameux Olivier Mathieu». Sa mère était inquiète de me voir dévorer Drieu La Rochelle, à l’âge où les enfants d’aujourd’hui ne savent pas lire. J’arrivai en train, en juin 69 , à Juan-les-Pins. Le soleil inondait le quai de la gare, recelant mille promesses indistinctes. Je repoussai les propositions que Florence me fit de «jouer au docteur». Puis je me montrai si méchant que, le dernier jour, elle sanglotait. Les joues de la petite fille étaient mouillées. J’en fus ému. Je dédaignais la «réalité». J’étais un amateur d’images poétiques et de sensations.
Olivier Mathieu dit Robert Pioche Un peu d’encre, de larmes, de poudre et puis de sang
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