page 4Madame de Lafayette dit ailleurs que dans La Princesse de Clèves, car elle a torchonné d’autres couillonnades, la mignonne, que « le plus grand malheur est d’être l’instrument de son malheur ». Non, ma sensible bourrique, le plus grand des malheurs, c’est de chercher humblement, douloureusement, pourquoi on est puni. « Je n’ai rien fait de mal et je suis accablé». On me fait perdre ma vie et je ne gagne pas ma mort. Vous m’avez sauvé de la noyade pour m’empoisonner lentement et je parie que vous parlez, quand il vous arrive de parler de moi, entre deux cataractes de chasse d’eau, de mon ingratitude. Vous voulez donc que j’embrasse celui qui m’a empêché de mourir d’un coup, debout, comme un grand que j’étais, pour m’enfoncer doucement, avec un raffinement inouï, dans le silence et dans la mort. (...) Max Jacob faisant, quand j’avais vingt ans, mon horoscope, me dit : « Tu finiras en prison ou au cloître ». Il n’aurait jamais osé penser à l’hospice des vieillards ! (...) Un long cri de train traverse le ciel. Quand on l'entend si bien, c'est que le vent vient de la mer. C'est la pluie. Les trains m'ont toujours fasciné et dans mes heures noires, je songe à me jeter sous un train. Il n'est pas dit que je ne le ferai pas une nuit. Mais il me faut un grand train, noir avec beaucoup de fumée et des lanternes rouges qui annoncent un abominable vacarme. On est là dans le noir, appuyé des coudes au passage à niveau, le coeur battant dans la nuit humide. La machine hurlante arrive en trombe et puis c'est la rapide cavalcade des wagons qui font traîner des torchons de lumière jaune sur les haies et puis le monstre est passé suivi de deux étoiles rouges, des petites. La mort vous a oublié pour cette fois et on rentre chez soi avec un grand trou d'air dans la poitrine. Un trou qui y était déjà, mais que le vent du train a creusé encore un peu plus profond. Comme on devient sentimental à vivre cette vie ! Sentimental à la fois et cruel. Je ne me sens aucune pitié pour ceux qui vivent avec moi et parfois le souvenir d'un chien que j'ai aimé, d'une heure passée et qui fut insignifiante me font monter les larmes aux yeux. La vie est toute sous le signe --- je fais exprès d'employer cette formule et je vous dirai un jour pourquoi --- du "never more". Bien sûr qu'on ne se baigne jamais dans un même fleuve et qu'il faut aimer --- pourquoi pas haïr --- ce que jamais on ne verra deux fois, mais cette solitude de laquelle on sait qu'on ne sortira jamais que par la mort vous fait vous retrancher dans les plus profondes caves de vous-même. Je n'attends pas la mort comme une délivrance. Me délivrer de quoi ? D'autre part, si l'on me disait que je peux partir, où irais-je ? Bien sûr que je peux partir du jour au lendemain, mais je sais que je serais bien ennuyé si l'on me chassait. De temps en temps, quelqu'un de nous s'en va entre quatre planches. Il a vécu des années ici et personne ne sait son nom. (...) Je vois ce que vous voulez me demander, ce qui vous intrigue. Mais alors ? me direz-vous, vous avez une morgue ?... Mais bien sûr, chère amie, nous avons une morgue ! Oh ! pas d'une importance considérable, vu le manque de pratiques, mais enfin c'est ce qu'il faut ! Discrètement dissimulée derrière les cyprès, on la voit quand même un peu et elle ressemble assez à certains lieux d'aisance qu'on dissimule dans certaines villes. Il n'est pas rare qu'un visiteur venu passer quelques après-midi sous nos ombrages pour tenir compagnie à quelque vieux parent, trompé par le toit de ciment, s'en aille derrière les arbres protecteurs et , trouvant porte de bois, urine le long du mur et revienne quand même la main à la braguette, confus et souriant . Dans combien de temps entrerai-je horizontalement dans cette fausse pissotière ? (...) "Passer le temps", voilà le mot qui m'entre dans l'âme comme un poignard et que tout le monde me dit. Vous écrivrez ? Ça vous passe le temps. Les autres, pour attendre la soupe, le sommeil, la sortie et la mort, jouent à la belote, aux boules, regardent les images ou lisent --- ceux qui peuvent. Moi, j'essaye de présenter sur un plateau d'or toute ma vie déchiree et on trouve que je passe le temps ! Vous leur offririez à tous votre coeur saignant qu'ils le regarderaient comme un marchand de peaux de lapin considère une pièce fausse. Mais ne nous mettons pas en colère. (,,,) Le temps passe bien tout seul. Par moments, je voudrais hâter sa marche pour arriver le plus vite possible au trou. D'autres fois, et cette confiance éphémère me vient des choses infimes --- un mot gentil que j'ai cru entendre, un sourire entrevu --- il faut se contenter de peu quand on est au fond de l'infortune... (...) Se maintenir délibérement "hors du jeu" n'est-ce pas la sagesse ? Pourquoi essayer de lutter contre le courant puisque, quoi qu'il se passe, dans quelques années tout cela sera tombé au néant. La machine à courage ne fonctionne que si on lui en donne les moyens. Tous mes moyens sont coupés : aimer dans le vide ; travailler dans le vide ; vivre dans le vide. Et pourtant la moindre ouverture sur le monde des autres, le moindre signe fortuitement entrevu, me fait espérer que je ne suis pas tout à fait mort. (...) Je n'ai jamais supporté vraiment le monde extérieur. Les relations avec le réel m'ont toujours blessé (...) Je ne ne suis jamais abandonné aux trompeuses illusions (...) Oh! je sais bien que vous vous dites que je ne pense qu'à moi. Et que chaque regard a son mur, dans le monde (...) Eh bien, maintenant, je suis servi !