page 3 visitez le site André de Richaud fut homme de théâtre et de littérature. Plusieurs de ses pièces furent jouées et on publia une vingtaine de ses livres de son vivant. Membre du joyeux Paris d'avant-guerre, bien établi dans le monde littéraire, menant grand train, prodigue, alcoolique, il connut, à partir de 1950 environ, une fin de vie triste et misérable, soutenu de loin par quelques rares amis. Il finit ses jours dans le Midi de la France dont il était originaire, dans un hospice, puis à l'hôpital, alors qu'il entamait un retour à l'écriture qui lui accordait une seconde reconnaissance. Puis, il replongea dans l'oubli. Pour réapparaître en catimini ces dernières années.
RATÉS, mes mignons* * pour lever toute ambiguité, je précise que j'emploie ce mot dans le sens breton du terme, où "ma mignonet" signifie "mes amis"
Cette photo a été empruntée au site de la société des amis d'André de Richaud http://www.se-andrederichaud.org/
"courre" avec deux "r" dans le texte, forme conjuguée et infinitif anciens du verbe "courir" qui habituellement ne s'emploie plus que dans l'expression "chasse à courre"
ANDRÉ DE RICHAUD (1907-1968) extraits de JE NE SUIS PAS MORT (court récit, rompant des années de silence littéraire, écrit suite à la lecture d'un article de presse ayant annoncé son décès) Mais non, je ne suis pas mort. C'est bien plus pire ! Il faut dire que j'ai tous les inconvénients de la mort sans en avoir les avantages. Un moine sans foi, je suis. Et aussi un forçat innocent. (...) Donc, je ne suis pas mort. Les wiskies n'ont pas eu raison de moi, comme on a dû le dire souvent. Pendant une partie heureuse de ma vie, on m'a prédit que je mourrais de trop boire. Pendant l'autre, moins heureuse, je suis mort de ne pas manger et maintenant en très bonne santé. Grâce à la quasi-complicité d'un docteur aimable, je suis, jeune encore, pensionnaire d'un "asile de vieillards" qui abrite des vieux qui furent autrefois de grands travailleurs et des jeunes qui sont entrés dans la vie marqués par l'idiotie et surtout par le dégoût du travail. Ces quelques lignes m'ont beaucoup coûté. Mais il fallait bien que je les écrive pour que vous connaissiez la profondeur de mon infortune. Maintenant qu'elles sont tombées de ma plume, je me sens plus à l'aise. Je pense, je souhaite que vous ayez compris, Oui, j'ai le vivre et le couvert et j'ai la seule "chambre seul" de l'établissement. Vous voyez que je ne suis pas à plaindre et que je paye assez allégrement mes années de bonheur car c'est le grand mot de ceux qui sont libres. En soupirant, ils disent "Tout se paye !". Mais à quel percepteur doit-on payer les jours où on a été heureux sans faire de mal à personne ? Où habite-il ? Que j'y courre pour lui casser la gueule. Tous les morpions que, de temps en temps je rencontre, quand ils viennent en vacances, se reposer d'être cons, les hommes, et d'être vaches, les femmes, s'extasient sur ma bonne mine et gueulent que s'ils avaient la veine de vivre toute l'année loin de Paris sur la Côte!... On ne sait pas ce qu'ils feraient de leur cervelle et de leurs culs !... Vous imaginez-vous un condamné à perpétuité dans la prison d'Antibes ou de Naples, à qui on vomit aux oreilles : "Quelle veine vous avez d'aller finir vos jours dans le pays le plus beau du monde !..." À encadrer, je vous dis, à encadre !... C'est pour cela que je vous ai dit au début que j'avais tous les inconvénients de la mort sans en avoir les avantages(...) J’ai échappé à quelqu’un qui voulait me tuer quand j’avais vingt ans, ce qui aurait fait de moi la charmante victime d’un crime passionnel. Je serais alors mort beau, laissant une longue traînée de remords dans un coeur qui ne doit pas avoir cessé de battre, bien installé sans doute maintenant au sein d’une nombreuse famille aux cheveux de lin, au fond du Danemark plat et glacé sous ses nuits illuminées et ses jours de feutre. Je n’aurais pas, bien sûr, donné à une bande d’imbéciles qui, il faut être juste, ne me demandait rien, des morceaux de mon coeur dissimulés dans des phrases comme on enrobe des médicaments dans du sucre pour les chiens. Mort jeune, je serais en quelque sorte mort de plain-pied et je serais tombé de moins haut. Maintenant, il me semble que les dernières années qui me sont données ne le sont que pour faire quelque étrange pénitence. Quand je serai vraiment oublié de tous, quand aucun coeur ne sera capable de tressaillir en apprenant que je suis me fondu définitivement dans l’ombre, alors je pourrai m’en aller. J’ai la triste joie de penser que je ne laisserai personne sur la terre. Pendant toute ma vie, je n’ai jamais rien eu à moi. Je me suis laissé tout prendre mais personne ne viendra, au dernier tournant avec une larme, me prendre ma mort. Il fut un temps – où j’étais loin de la mort – où ayant trouvé au fond d’un grenier mon premier livre de poèmes, j’essayais de m’imaginer une telle rencontre dans cent ou cent cinquante ans avec un coeur nouveau. J’essayais d’imaginer le visage, le costume d’un garçon ou d’une fille qui trouverait ce livre et qui penserait à moi. Maintenant si je pouvais faire disparaître ma photo dans le dernier tiroir de la terre, ma signature dans le journal le plus jauni du monde, je le ferais. Il m’est donné de me voir mort. Il faut que j’en profite. (...)