page 9lune, au bal d’un rendez-vous fatal, quand les joues rougissent et que les désirs rugissent ? Où, les bouches de pêche qui en doux secret pèchent ? A dix-sept ans, on croit pour toujours à l’amour. Et puis, l’on apprendra que rien n’est pour toujours. L’existence ne fait que trois tout petits tours. Heureux, qui aura fait de son jour un beau jour. Le Soleil se meurt, clamant son chant pourpre et d’adieu dans le couchant. Souveraine tristesse. Il reste peu de temps. Où est ma jeunesse ? Nous nous souvenons d’une histoire au beau nom d’amour du temps des beaux jours. Les beaux jours ont fui, happés par la nuit. Quand l’amour s’en va, ou qu’il manqua, il ne revient pas. Il ne redevient pas un roman d’amants. Combien de lendemains, pommes bleues, en vos ventres ? Et la vie m’éventre. Plus de havres. Robert Pioche, toi à qui les hymens ont laissé tant de bagues de sang, tu finiras cadavre. Que la mort me crève ! Une émotion j’ai imploré, un baiser donné au passé, l’illusion de recommencer. Un geste tendre à l’exilé, une réponse en beauté. Ce fut en vain. Au pauvre, ils n’ont jamais donné ni pardonné. Lorsqu’un malheureux est châtré à la nuit, très souvent j’ai pu l’éprouver : pas de pitié aux réprouvés. Ils furent tant à exiger que j’abdique ma liberté. Ce fut en vain. Je fus Robert Pioche : des trous dans les poches, mon cœur aux nuages, avocat du Diable pendant tous mes âges. Le grand bonheur fut mon cœur de vingt ans, pour toute vertu. Chaque nouveau jour loin de la prison, en chaque saison, m’enivra toujours. Sans or ni maison, pour toute raison j’ai longtemps chanté, libre, en liberté. Dans l’exil sans fin, le comble a été de ne pas bander, de froid et de faim. Je mourrai en exil. C’est avec les pommes bleues, que j’aimai, que je courrai comme un libre nuage, de livre en livre. Epargnez-moi donc votre Bible. Car moi, j’aurai rejoint Minnie Bibble. Avant de partir, je vous ai offert un beau livre. Qu’en ferez-vous, amis, demain ? N’avez-vous rien compris ? N’avez-vous rien appris ? Pierre Drieu La Rochelle et René Crevel sont morts pour rien. O toi qui rendras visite un jour à ces pages, et ne m’auras point oublié, sache-le lorsque sonnera la plus belle heure du crépuscule : les pauvres morts des cimetières ont peu de visiteuses. Je voudrais te savoir heureuse, Sara. Quand expire le Soleil, et qu’ôte ses voiles la Vénus que l’on dit vespertine parce que le dieu grec du Soir, Hesperus - né de Jupiter et père des trois Hespérides filles de la nuit, ondes de l’océan ou écume des nuages peut-être, et frère d’Atlas qui partit en quête des fruits d’or de Ladone - appela l’Italie Hesperia Terra comme je l’ai baptisée pays des pommes bleues, alors par amour, par douleur, par jeu, Sara, reviens donc me voir quand tu veux. ● - A vingt ans, Robert Pioche ? - A vingt ans, j’ai refusé que l’amour tue l’amour. J’ai aimé profondément la recherche, le rêve, l’échec. Heureux les âges où les parfums et les couleurs d’une saison remplissent l’univers, mais où la présence de la pomme bleue dérange les rêves qu’elle inspire. - Tu l’avais deviné, mais tu as dû éprouver que la pomme bleue ne peut avoir d’autre destin que d’être cueillie et croquée dans l’instant, ou de sûrir? - J’ai aimé le regret – qu’avais-je à regretter, moi qui n’ai jamais rien regretté sinon le temps plein de l’enfance, le royaume du Soleil perpétuel – et le risque. - Il ne doit pas être facile de concilier l’amour des pommes bleues et une telle soif de liberté. Les pommes chues étant aigres, tu as continué à osciller entre les images de l’innocence et celles de la nostalgie ? A fuir la réalité ? - J’ai perdu des années de ma vie avec des personnes dont j’ai oublié de quelle couleur étaient leurs yeux. - Te souviens-tu mieux de celles qui s’esquivèrent ? - Nulle pomme n’est restée plus sucrée, dans le souvenir, que celle qui n’est jamais tombée. Je désirais la nostalgie d’images et de 78 tours rayés, griffés, blessés par l’éternité. J’étais né pour l’aube et pour le crépuscule, ainsi que lo bel pianeto che d’amar conforta. J’ai frappé les branches de mon bâton, mais les proies bleues épuisaient leur saveur dans la seconde de leur chute. Je préférais les métamorphoser en ombres. La pomme ramassée avivait l’attrait des autres. - Combien de pommes bleues furent-elles la seule ? - Décidément, nulle tâche ne fut plus exaltante et ingrate que celle du géant bramant de récolter toutes les pommes bleues d’Atlantide. Je n’ai plus jamais su, moi, après l’enfance, de circonstance qui ne finisse. Ou la pomme bleue est morte, ou je l’ai assassinée. Je me dissipais dans le vertige des pommes bleues mais, en une seule, je me desséchais. La mort sera la saison qui ne passera plus. Toutes les choses, à la fin, auront été comme elles devaient être. Chaque pomme bleue fut un chapitre et, pour certaines, moi aussi j’aurai été cela : un chapitre. Etre un chapitre, quoi de plus beau ? Puis, le livre de la vie s’achèvera dans la déchirante mélancolie d’être né immortel. - Qu’est la vie, alors, maintenant qu’il faut lever l’ancre et voir s’éloigner, à l’horizon, derrière toi, le rivage des jours anciens et des amours mortes ? - Ma vie fut le défi lancé, par ma conscience d’être, à ma certitude de devoir mourir. Tandis que le Temps s’égrenait, de saison en saison, et que renaissaient les pommes bleues à la futilité d’airain. Ce qui n’a jamais changé aura été, à cinq ans, à vingt, et à l’heure de ma mort, l’élan vers le front de la grande bataille tragique. Le privilège de l’avant-garde est d’être mitraillée et décimée dès le premier printemps de guerre. Les derniers héros de l’Histoire l’ont toujours affrontée, cette guerre, en espérant secrètement la débâcle. Ils n’ont eu, comme il se devait, aucunes funérailles. ● D’une vie, et de cette ville, Florence, où les ombres étincelantes de quelques exilés s’entrelacèrent secrètement à travers la nuit des âges et deux millénaires de ténèbres, subsistent quelques portraits en noir et blanc que les futures générations ne pourront comprendre, des images de choses qui furent : silhouettes figées par le hasard d’un déclic, regards tristes des enfants perdus, chevelures auréolées de soleil, peaux adornées de lune. L’oubli est fulminant et hilare. La douleur sonne. A la rescousse, personne ne court. Tout s’éprend, se déprend, meurt. La bourrasque des tempêtes a dispersé ma vie errante, pauvre et libre. Où s’est dissimulé le Soleil des premiers âges ? Maintenant qu’ont vieilli toutes mes jeunes filles, quel destin fut celui de tant de robes blanches ? Toi, lune turquoise des jardins en pente d’un dernier été fiésolan, si tu as su lire en mon cœur que grande et lourde est ma douleur, alors qu’entre deux seuils tu portes le deuil de Robert Pioche, qui fut longtemps un absent et sera, à la fin, un mort. Tu apprendras cette nouvelle aux pommes bleues du Grand Refus, d’un geste jamais répété, de l’abandon - et aux premières bluettes qui embraseront, demain, l’incendie de l’aurore que je ne verrai plus. Les colombes se taisent. Un silence fatal s’étend sur le monde : qui sera la fée des échos citronnés de ma joie étouffée, dans le crépuscule ultime où froufroutent les princesses ? A la fin, il faudra que tant de chagrin cesse.
CESARE PAVESE (1908-1950) poète, romancier ; auteur noir et lyrique, suicidé. COURTS EXTRAITS Donner est une passion, presque un vice. La personne à qui nous donnons nous devient nécessaire. La religion consiste à croire que tout ce qui arrive est extrêmement important. Pour cette raison précise, elle ne pourra jamais disparaître de ce monde. Le rêve est une construction de l'intelligence à laquelle le constructeur assiste sans savoir comment cela va finir. L’art de vivre c’est l’art de croire aux mensonges. Mais voici le plus atroce : l'art de la vie consiste à cacher aux personnes les plus chères la joie que l'on a à être avec elles, sinon on les perd. Aucune femme ne fait un mariage d'intérêt ; elles ont toute l'habileté, avant d'épouser un millionnaire, de s'éprendre de lui. Si seule la douleur est instructive, je demande pourquoi il est philosophiquement interdit de s’acharner contre son prochain, ce qui serait l’éduquer de la meilleure manière. Tu seras aimé le jour où tu pourras montrer ta faiblesse, sans que l'autre s'en serve pour affirmer sa force. Le charme de voyager, c'est d'effleurer d'innombrables et riches décors et de savoir que chacun pourrait être le nôtre et de passer outre, en grand seigneur. Les choses gratuites sont celles qui coûtent le plus. Comment cela ? Elles coûtent l'effort de comprendre qu'elles sont gratuites. Il y a quelque chose de plus triste que de rater ses idéaux : c'est de les avoir réalisés. Il y a quelque chose de plus triste que de vieillir : c'est de rester enfant.
Ces philosophes qui croient à l'absolue logique de la vérité n'ont jamais eu à discuter serré avec une femme. On ne se souvient pas des jours, on se souvient des instants. Attendre est encore une occupation. C’est ne rien attendre qui est terrible. Ici sur la hauteur, la colline n’est plus cultivée. Il y a les fougères, les roches dénudées et la stérilité. Le travail ne sert à rien ici… Les mots que tu écoutes t’effleurent à peine. Il y a sur ton calme visage une pensée limpide Qui suggère à tes épaules la lumière de la mer. Il y a sur ton visage un silence qui oppresse Le cœur, sourdement, et distille une douleur antique Comme le suc des fruits tombés en ce temps-là. Ici, dans le noir, solitaire Mon corps est tranquille et se sent souverain. Il y a dans la mer des yeux qui affleurent parfois. Le lointain murmure ne voile pas le souvenir. Pour toujours, le silence Se tait, tranquille et rauque dans le souvenir de jadis. Terre rouge, terre noire, Tu viens de la mer, Des campagnes brûlées Où sont des mots anciens Et des peines de sang. Ô toi dure et très douce Parole, ancienne par le sang Amassé dans tes yeux…
souffrait. On vivait la passion. « On chantait, en ce temps-là », a écrit Charles Péguy. On enchantait. On s’enchantait. Heureuse l’Europe qui, forgée par les guerres, donnait naissance à l’art et à la beauté. Malheureux, je vous le dis, l’enfant qui, né au Vingtième Siècle, obéit aux conseils de vie que lui dictaient les moments musicaux et les impromptus de Schubert ; les rêveries de Schumann ; le romantisme essentiel du tzigane franciscain, Liszt ; les vertiges d’arpèges échappant à la gravitation tonale et la mazurka ultime de Chopin, composée sur son lit de mort. Si c’était à refaire, j’agirais exactement comme j’ai agi. D’ailleurs, ma mort va venir : et plus rien ne sera – jamais – à refaire. J’ai lutté seul contre tous. Et eux, ils ont toujours prétendu que je doive aimer d’une autre façon. Mais j’eusse été incapable, voilà, d’aimer d’une manière qui ne fût pas la mienne. La guerre des pommes bleues ne consent ni atermoiement, ni seconde chance, ni retour en arrière. Les doigts se ferment. Sur une pomme bleue qui deviendra rien. Le premier essor a déjà scellé la fatalité de l’écroulement. Car les mains, demain, se tairont. Ou, parfois, tel est le pari, sur un rien dont naîtra une pomme bleue, comme les princesses fiabesques des pommes-oranges du Comte vénitien, qui jamais ne mentit. Me voici. Voici le chemin. Marchons, ivres que le chemin commence. Ou, surtout, qu’il s’achève. Vous savez, ô Dieux, combien cette saison est brève et belle ! ● Le 19 octobre 1960, quand mon frère jumeau, Jean-Philippe, est mort, il n’eut le temps de rien me promettre. Dans les derniers jours de 1963, mon arrière-grand-mère Jeanne Du Vivier, née en 1879, me prit entre ses bras. Un instant plus tard, elle s’affaissa. Je me demandais pourquoi on emportait cette gentille vieille dame, sous un linceul. Quelque part en Amérique du Sud, mon ami le docteur a plissé ses yeux clairs et sereins. « Je n’ai pas beaucoup de visiteurs ». Son sourire creusa des rides de joie sur ses joues. Il avait quitté l’Europe, pour la dernière fois, peu avant ma naissance. Existe, de notre rencontre, une photographie. Ce sont les jeunes filles qui ont pris l’habitude de me promettre : - Nous nous reverrons. Aimé Donati est mort de froid, dans la neige, le 5 novembre 1984. En 1987, André Viatour s’est tué. Il annonçait son suicide depuis quarante ans, et les gens riaient de lui. Ma mère tenait encore, entre ses mains, la lettre qui lui avait apporté la nouvelle. Elle s’est attristée: - Oh ! Ta marraine Rita est morte. Quelques jours plus tard, Marguerite fut hospitalisée. Cancer. Le médecin: - Elle est condamnée. Marguerite me promit : - Quand je serai guérie, j’irai à Cracovie. Le 12 août 1988, c’est au cadavre de ma mère que j’ai dit que je l’aimais. Il était lointain, le seul bonheur de sa vie : un voyage, à l’âge de quinze ans, en Allemagne. Pendant son agonie, je lui avais menti : - Julien a téléphoné pour avoir de tes nouvelles. Julien m’a présenté ses condoléances : - Mets une couronne de fleurs sur sa tombe, de ma part. Je te la rembourserai. Choisis la moins chère possible, naturellement. Naturellement. Belles, les dernières lignes que Marguerite essaya de tracer, quelques heures après avoir été frappée par un ictus cérébral qui lui avait ôté l’usage de la parole. Quelques mots illisibles. Quel symbole. La même année Don Colas Vieilhomme, vieillard au sourire franciscain, m’écrivit une lettre. Il avait chanté pour moi, dans sa cellule, pendant la nuit du Solstice d’hiver, un chant de fidélité. Les flocons de neige valsaient avec les statues monumentales des Dieux de l’Olympe. Ce fut ma dernière promenade en compagnie d’Arno Breker, qui m’honorait de son amitié depuis l’année de mes vingt-quatre ans. Une voiture pénétra dans le parc. Une Porsche, je crois. - C’est mon fils… fit Arno. Il n’ajouta rien. Il parlait avec les yeux. Des yeux de cristal. Il est mort quelques mois plus tard. En 1993, je quittai Paris. Personne n’aurait misé un centime sur moi. Mon ami Xavier a prédit : - Un jour ou l’autre… Le 29 novembre 1997 Mireille, en août 2000 Giulia, le 5 septembre 2001 Fragolina m’ont dit : «Nous nous reverrons ». Non, je n’ai jamais revu aucune d’elles. Naturellement. On dit cela. Et peut-être, même, quelque fois, y croit-on : « Nous nous reverrons ». Me voici, livide, maigre à faire peur, vêtu de hardes, chancelant de faim, ce matin-là, au Tribunal des Mineurs. Le 13 février 2004, avant l’audience, ma fille âgée de quatorze mois, dans son berceau, m’a souri. Quelques heures plus tard, quand le juge eut décrété qu’elle devait m’être enlevée en toute légalité, Alice ne pépiait plus. Elle s’était endormie. Je m’éloigne, dans la ville, sous la pluie grise. Quand Alice rouvrira les yeux, son papa ne sera plus là. Nous ne nous reverrons jamais. Personne, jamais, ne reverra personne. A l’aube du 8 août 2001, le Temps et la décomposition des chairs avaient émis leur verdict. Mon chien me regarda ; ses yeux s’éteignirent. Depuis lors, l’ombre de mon chien mort continue à me suivre. « Andiamo però ! » ● Voilà les mots, les êtres, les phrases, les moments prodigieux de ma vie. Je voudrais, sur ma pierre, des couronnes de fruits et des comètes de gui, les oliviers et les cyprès de mon exil toscan, des mûres noircies, des peaux cuites par le Soleil d’Italie, des yeux écarquillés, des gestes pommés. Je voudrais les plus belles pommes bleues inoubliées, inoubliables, avant néant, que l’on vît jamais sourire aux cieux. Obéissant aux lois non écrites que connurent, respectèrent et inventèrent les Vieux Grecs, j’eus mon idée de la beauté. Chaque jour au miroir, je soupçonne que jamais nul ciel ne fut plus accablant que celui du onzième Travail. Et chaque ride m’éloigne, à jamais, du Jardin des Hespérides. Je pressens, ô Parques, Filles du Destin, la venue de l’ultime saison. Quand bien même les pommes bleues n’auraient été qu’illusion, nul ne m’empêchera de les avoir rêvées. L’émotion, ce fut de cueillir l’inaccessible de la façon même dont je l’avais rêvé, enfant. Et la musique est la jeunesse éternelle de mon cœur. A toi, Sara, qui aimais Cesare Pavese et m’offris l’Amour précieux, je dis que la Mort est au-delà du pardon. J’implore le don dû aux morts, l’horizon. Mais oui, pommes bleues : au printemps prochain, nous nous reverrons. La première brise soufflera. L’hiver aura fui : sa dernière averse grisera mon jeune cœur, qui aura un an de plus. Où seront les yeux qui brillent, les filles cheveux au vent, les paillettes que les jeunettes se mettent sous la