Aucune pitié pour les anges. - « Mais moi, dans mes lamentables godasses et mes accoutrements miteux, en exil, en vingt ans, j’ai écrit vingt romans ». Pour un homme pauvre, il n’est rien d’autre que des fantômes. De par le trou de la serrure du cachot où la geôlière nous tient morts vifs, on jurerait aisément que la liberté est un bien. Notre complice c’est elle, la geôlière, qui fut jadis apparition. La liberté, c’est la vision au travers de nos meurtrières. Souvent nous scions les barreaux pour voir que l’échelle de corde menait à un autre bourreau, sans que la douleur ne démorde. Si la pomme bleue est instant, la pomme bleue est clé des champs. Viendra l’ultime sentinelle : cette cellule-là est celle dont on sort les deux pieds devant. Seul un nuage est libre au vent. La pomme bleue est saison, mais pomme bleue est de prison. Et dire que jadis, une Aprem fut l’ultime: et sans que je le sache, ce fut le dernier jour des jeux de cache-cache. J’y jouais à la vie, aux mystères de lune. Nuages argentés, comètes et fantômes, éclats d’ombre, reflets rêvés de silhouettes. Je revois la lumière des Aprems dans l’éclat des pommes bleues, chacune pourrait être la dernière. C’est la lumière bleue que j’aime. Et c’est soudain, toujours, la même. Qu’importent mes cheveux blanchis? La mer est vaste à mon filet, je le lance en vif défi dans les eaux d’ardente beauté, qui jamais ne vieillissent. Que nul ne renonce à l’émotion, car c’est son arrêt qu’il prononce ! C’est toujours une nuit de cache-cache, enfant. Je cherche une aiguille dans une botte de foin. Celle de la montre tourne. Masques fatals décochés aux étoiles, la magicienne périt et la passante trépasse. Je joue à la vie, aux mystères de lune, je poursuis un brin de fleur dans la gerbe d’aiguilles. Pommes bleues, cœurs de l’Occasion, papillons et colombes, bulles de savon, statues moussues, l’infini du ciel : j’ai le cœur criblé de flèches. Au jeu des coins de rue et de l’horloge, il faut un long art, de la patience et de la chance, que les Dieux sourient. Un filet percé, aussi, à lancer aux comètes ! La lumière bleue et la ruine belle, voilà ce que j’ai pourchassé, jamais en vain. La dernière Aprem achevée, c’est une sérénade extrême, peut-être sans que je le sache, qui viendra clore à jamais mes jeux de cache-cache. ● Voici le terme des mésaventures de Robert Pioche, qui eut le malheur de naître, amant de la première ligne, en une époque sans guerres. D’aventurières, je ne vis guère. Ce sont les temps du cœur bredouille. Le printemps n’est qu’un instant, les filles de seize ans l’ignorent. A vingt ans, pour elles, il est trop tard. Mon cœur fut ma palette aux bals d’une et mille jupettes. Pétales de fleurs, papillons au vent, la lune en pleurs, cerfs-volants d’enfants. Soleil en lampions, pommeau de mon épée ou de ma canne, mon cœur en lambeaux. Allumettes croqueuses, allumées et croquées, craquantes allumeuses, la nuit est tendre et cruelle. Fin de l’histoire, et nulle n’aura changé la mienne. Puisque plus rien ne sert à rien, ce livre encore n’est pas rien. Elle a fui du côté d’hier, Francis Scott, l’ultime flapper. Hier ! C’est toujours hier, pour moi, qu’Antigone enterra son frère. Hier, que fut Waterloo. Hier, que s’écroula l’Empire. Hier, que l’on cracha sur les femmes tondues. Hier, que Don Juan souffrit sa passion. L’amour donjuanesque est la tentative désespérée - un instant - de mettre en scène et d’écrire sur l’eau du Temps, à deux, le drame nécessairement solitaire. Les pommes bleues n’érigent la gaule que pour la plus éphémère des verticalités. Je remercie qui eut le courage et l’intelligence de partir en pleurant. Je suis allé plus loin que ce que je pensais. Me voici broyé par trop de salauderie. Aurai-je un ami, une amie pour prendre un peu soin de l’histoire du pauvre écolier Robert Pioche ? Je ne vieillirai plus très longtemps. J’eus peu d’amis, que l’on y pense. A mes amis au cœur couillu, la bonne chance des couilles au cul ! Aux trous du cul et aux cocus, et puis aux connes, le mot que n’a jamais dit Cambronne. ● Quand le soir viendra, le ciel me semblera le bercail de mes lettres d’amour morcelées en étoiles : pétales de fleurs, silence des choses, voiles blanches. Sur la mer, déchirée, la photographie du grand amour dans un miroir criblé de gouttes de pluie. Ce sera une nuit chaude. Celle du rendez-vous que personne n’éludera. Trop tard, et aucun train n’aura encore de temps, Venise de déesse, jardin de statue. J’entendrai le frôlement d’un pas. - « Te voilà ? » - « Oui ! » me répondra la Mort. Ma mort. Je sentirai son souffle sur ma nuque. Au cœur de cercles lents, comme un caillou dans l’eau, de soleils en soleils, la nuit engloutira mon secret ricochet. Puis, l’aube effacera jusqu’à l’ultime trace. L’ultime belle fête aura eu les charmes des perles de la nuit, et d’un regard en larmes. Toute rose fane, ô enfant, que l’on cueille. Il ne restera rien, juste mon cœur, et personne. Le lendemain, dans le Soleil riant, à l’heure de l’aube où s’éveillera le vent, le sang aura séché, comme les pleurs et l’encre. Mon voilier de bois d’olivier aura hissé l’ancre. Destination, le grand voyage d’absence. Jamais ne reviendra nulle occasion perdue. L’amour est un précipice où toute âme éperdue aime à précipiter. La mort est la vacance que nous accorde le Temps entre vie et silence. Comme une saison brève dans la course à la mort, l’amour est un palais qui dort dans la nuit et où sait glisser parfois, en secret, une robe sur l’échelle de corde, un corps rejoindre un cœur. Temps de voleurs, d’amants au goût de confitures escamotées. Le temps passe, des yeux qui frémissent de s’entendre. Le temps passe, de l’alchimie où deux instants s’effleurent. Le temps passe, des fleurs qui retroussent leurs jupes sur le pré d’insouciance, où la brise les trousse. Et la passante, et la passagère, passent. Et puis, face à la mort, un homme rit et pleure. Autour de l’horizon, le bronze des corsages clôt le cercle, en valsant la ronde de mon âge. Le ciel est orageux. Jamais, deux fois, ne renaît la magie. J’ai un couteau planté dans le cœur. Mon bonheur d’enfant fut de marcher dans la rue, une œillade apparue, une autre disparue, la bille qui brillait et dont le rire sonnait comme le son du sou neuf dans la tirelire. Grand mythe vrai, secret de l’extase dans l’urne, le cœur transi et travesti de belle heure nocturne. C’est un destin enchanteur que celui que l’on forge en quelque rare instant celé dans une gorge. Chantez, harpes et luths, un requiem de flûtes pour moi, qui vécus ma vie encore cinq minutes. Où donc a fui le temps, pommes bleues, chers fruits d’or, des vendanges ? Hier, il était temps. Un cahier neuf était posé sur la berge de juillet, ses pages étaient de toile vierge. L’eau coulait en silence et le fleuve était d’encre. Que de papillons blancs, que de vaisseaux à l’ancre ! Les ponts menaient au ciel et la fontaine chantait. Et cette fleur de roi, cette rose était reine comme un grand parchemin où écrire la nuit. Puis la lune de minuit sonna douze coups. L’horloge se vidait à grands traits de son Temps. Mon cœur était une blessure où pulsait tout le sang. Le vent a presque toujours éteint la magie, à l’aurore : et l’ensorcellement s’est dissipé encore. Le coq avait chanté, il avait rompu le charme. Au bord de mes cils brasillait une larme. Quand revint le Soleil, les ponts de ma jeunesse étaient des miroirs fracassés. Aujourd’hui, c’est trop tard. Le Soleil chute. Tes seins aussi tomberont. Le cimetière, au soir, compte une tombe neuve où fleurit une fleur. La terre est meuble comme tendre est ta chair. La fleur est déflorée. L’eau du vase, au Soleil, s’évaginera vite. Virevoltent les saisons, fane le souvenir. Mais l’homme mort a su comme change le féminin visage d’ange, dans l’amour, tel un vif démon. Chair traître, cœur fidèle, il a su la douleur dont il fut le maître. D’une pomme bleue, l’autre. Les saisons se dérobent et s’envolent au vent. Ma vie est un immense deuil de robes.
Moi, mes souliers (extraits) Moi, mes souliers ont beaucoup voyagé Ils m'ont porté de l'école à la gue-rre J'ai traversé sur mes souliers ferrés Le monde et sa misè-è-re. Moi, mes souliers ont passé dans les prés Moi, mes souliers ont piétiné la lu-ne Puis mes souliers ont couché chez les fées Et fait danser plus d'u-u-ne. (...)
S'ils ont marché pour trouver l'débouché S'ils ont traîné de village en villa-ge Ch'uis pas rendu plus loin qu'à mon lever Mais devenu plus sa-a-ge. Tous les souliers qui boug’nt dans les cités Souliers de gueux et souli-iers de rei-ne Un jour cess’ront d'u-u-ser les planchers Peut-être cett’ semai-ai-ne. (...) Félix Leclerc (1951)
Le moment est venu des adieux que chantera pour moi l’écho des pommes bleues, lorsque m’auront absous les corps peints en absence auxquels je parlerai, d’outre tombe, en silence. A la belle qui fut image si réelle, prénom qui survécut aux cent saisons nouvelles, et qui aura ému tous les temps de mon âge, Mort, c’est à toi que je veux destiner ces pages. Si l’on n’avait banni mon âme européenne et apatride loin du pays où je suis né, mon cœur eût ignoré les firmaments d’automne aux arômes châtain, les corps qui tremblent de désir et se cabrent de plaisir, l’or noir des toisons de Calabre, les crépuscules blonds qui enivrent les madones d’or de Venise. J’ai su les regards émeraude, azur, ébène, les chignons dans la brise, les tendres trésors de Florence, le timbre des pianos de pluie des amantes jolies. Et j’ai pleuré l’inutilité qu’il y aurait à avertir, de mille choses, les princesses de dix-sept ans. Il n’y a plus ni Empereurs, ni princesses. Il n’y a plus rien. ● Vous, chevalier coquillart cavaleur, mon grand frère au jeu des gens d’armes et du voleur, dormez en paix, François Villon ! Il ne fut bon bec, il ne fut beau sillon que des coeurs et des corps des filles de l’Italie. Voilà qu’il faut fermer ce livre. Et que le vivant Mort délivre ! Je vous dédie, François Villon, mes Pommes Bleues. Cher Villon, grand poète et mauvais garçon, ce bon à rien de Robert Pioche a réuni, pour vous, ces quelques strophes. Nous fûmes lointains dans le temps, et je vous écris d’un siècle sans harpes ni luths. L’époque a changé, mais mon art fut celui du dernier coquillart. Ce que vous dira ma prière est qu’en vous, j’aurai eu un frère. Pucelle et garce vous connûtes, moi aussi. La pucelle est pute. Combien de morts seront cocus après avoir rejoint Charon ! Ce qu’a fait femme de son con, c’est trop tard que le veuf l’a su. Cocufiés ou bien cocufiants, François Villon, nous aurons vécu en riant. La salope offerte aux gorets crèvera, ridée comme une vieille pomme, en mortels rets. D’éloge mâle, en la venelle, la prude femelle s’offusque. La même, quand elle est en rut, est prompte à lécher tous les culs. Où est la levrette de seize ans qui s’offre en un instant unique à un vieux poète au cœur jeune ? Qui aime émotion, souvent jeûne ! Nous l’avons su, vous et moi, François Villon, et on s’en fout. Elle se fourre, la pucelle, le majeur là où je ne dis pas, si elle se flatte que ce soit juste elle que l’on désire foutre au lit. Gamine, c’est pas à toi qu’on souhaite embouteiller le con. Et la Mort se met, bourge malpropre, un doigt dans son anus pas propre, si elle s’imagine que j’aurais plus envie que cela de rester en vie. Donc, vive le vol à la tire et l’effraction des tirelires ! Ah ! Nous aurons tous deux bien ri, François de Montcorbier, dedans la ville de Parouart. Vous écriviez dans la langue française alors naissante, ou en argot de Pontoise. Je vous confesse, à être franc, que je vis au temps des céfrans. La langue bientôt sera morte, c’est moi qui fermerai la porte. J’ai lu en pleurs le Testament, ri de vos tours de chenapan. Pour ce qui est de la potence, ou de quelques affreux pissats, je veux vous confesser que j’ai su le vrai de vos sentences. Oui, nous aurions pu nous entendre, je le crois, en cynisme tendre. Adieu et merci à vous, François Villon, soutien de l’ultime vagabond, l’Européen errant. ● - Tu n’as pas tout dit, je suppose ? - Je plains qui, en mourant, aura tout dit. - Ta lanterne tremble. Tu sembles ivre. - Douceur amère, avoir été le dernier Astre du Désastre. - Es-tu fou ? - Fou, qui meurt maître de sa folie. - Les pommes bleues : prétexte à la lâcheté de ne pas se suicider, ou au courage de vivre ? - Certitude ou illusion, quelqu’une se souviendra de ce qui fut. Ou de ce qui ne fut pas. Nulle ne sera empêcheuse de mourir en dernier carré. - A qui adresser un salut ? - Mélancolie du début de l’aprèm, mélancolie du plein milieu de l’aprèm, mélancolie de la fin de l’aprèm. Il me faudra trouver la force de partir. Perdu pour perdu, je serai seul à lancer ma dernière bataille, la der des ders. J’ai fait ce que j’ai pu. Je me suis bien amusé. Tout est fini depuis longtemps. Les Dieux savent. - Qu’as-tu donné aux pommes bleues ? - Peut-être l’unique occasion, de toute leur vie, de croire grâce à moi dans l’amour et, donc, de ne plus y croire. ● Je me précipite vers le drame final, comme cet enfant qui allait à Rome. Lecteur qui ne toisas point le juge érigé pour lire le verdict qui allait t’écraser, tu ne pourras savoir l’âme d’un tel moment. Noble qui, dans les yeux, au temps pauvre d’enfance, eut déjà la lueur de ceux qui marcheront la tête haute au gibet, pour entrer dans l’Histoire, quand le géant comprend soudain: tout est fini ! Moi, je connais toujours dans le regard d’un juste les plus purs sentiments, quand l’ignoble sentence des censeurs condamne un poète à la potence. J’ai subi cette heure où l’ultime arme secrète s’appelle un testament, un sourire, un silence. Et je suis votre frère, ô pendus de François Villon ! J’ai partagé un jour avec vous cette peur. Courroux, surprise, rage, dédain, douleur. Grognards de Waterloo et des derniers carrés, et vous, Empereurs recouverts de huées, qui avez affronté les crachats de la plèbe, rois qui avez senti autour de votre gorge la corde impitoyable, vous qui êtes morts sous les ricanements obscènes des ingrats, vous, les derniers héros dans la fierté du Drame, votre cœur jusqu’au bout battra dedans mon cœur. Jamais ceux que j’aimais n’ont vaincu nulle guerre. P.J.G., grand astre du pur Désastre, vous m’avez perdu, vous m’avez sauvé. Je vous devrai la fierté de mourir en aimant ce pour quoi l’on me hait : ce que j’aimais, enfant. Je serai devant vous, juges, un jour ou l’autre. Et c’est vous, juges, qui avez banni Villon ; vous, qui avez condamné Baudelaire ; vous, qui avez traqué le Déserteur de Vian ! Et que grande est ma peine : ma peine capitale. Le monde moderne est malade, l’Occident à l’agonie, l’Europe contaminée – et je retrouve les signes de cette contamination partout, jusque dans les filles de vingt ans. Ce qui manqua le plus aux jeunes filles de ce siècle s’appela émotion et, donc, perspective historique. ● Tout a eu lieu entre moi et moi. Le proscrit, au bout de vingt ans, n’est plus celui qui s’exila jadis. Grande leçon. Si peu de pépites, au fond du crible. Je n’ai peut-être pas moissonné tous mes rêves. Mais je n’ai négligé aucun d’eux. C’est déjà beaucoup. Heureux Schubert, dont les œuvres majeures furent composées entre 1813 et 1818, années effervescentes. Derrière toute beauté, se tenait l’Empereur. Les cœurs battaient. Heureux Karajan, aussi, dont la carrière commença à Berlin, en 1937, dans Fidelio de Beethoven, alors qu’à moins de trente ans il était le plus jeune directeur de la musique allemande, à Aix-la-Chapelle. On rêvait. On
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