page 53 PAGE SUIVANTELA FAUSSE PAROLE Si le dictateur possédait selon son rêve l’univers entier inconditionnellement, il établirait un gigantesque bavardage permanent où en réalité nul n’entendrait plus qu’un effrayant silence ; sur la planète régnerait un langage annihilé en toute langue. Et cet envoûteur suprême, isolé parfaitement dans l’atonie, loquacement aphasique, tumultueusement assourdi, serait le premier à être annulé par les paroles nées de lui et devenues puissance hors lui ; il tournerait indéfiniment en rond, avec toujours sur les lèvres et dans les oreilles les mêmes mots obsessionnels, dans un camp de concentration verbal. Le processus qui mène au langage obsessionnel, c’est-à-dire en fin de compte à la suppression du sens des mots, a quelque chose de fascinant, d’ensorcelant : dans ce surgissement d’un non-langage, il y a comme la promesse d’une nouvelle façon d’être, laquelle, tel le vide, attire et fait chuter ; si affreux que cela puisse paraître, nous irions jusqu’à dire qu’à des millions et des millions d’hommes, cette biblique extermination du langage peut apparaître comme un repos inespéré, comme la Terre Promise ; le silence totalitaire, parfaitement réalisé sous forme de fausse parole imposée à toutes les lèvres, a ses chances de réussir à hypnotiser une humanité harassée ; un tel silence est promesse, non plus de mort au sens que les religions ont donné à ce mot (dans cette mort il y aurait encore vie et conscience plus éveillée) mais d’une mort encore innommée où chaque homme serait mué en objet glacé ; dans les eaux de la parole totalitaire, l’humanité voguerait à l’aise en goûtant aux plaisirs des poissons silencieux ; bien plus, ces pseudo-humains auraient besoin à chaque instant de ces géantes vagues de paroles insensibilisantes et ne pourraient plus supporter d’en être retirés, encore moins d’être mis dans le cas d’avoir eux-mêmes à parler. Il est donc possible, l’écoute des émissions radiophoniques conduit à le penser, qu’une bonne partie de l’humanité actuelle ne désire plus du tout de vraie parole, qu’elle aspire à être entourée quotidiennement des bruissements des oiseaux de proie psychiques ; il se peut qu’elle aide de tout son pouvoir à la mise à mort du Verbe. Et cela expliquerait pourquoi d’autre part tant d’hommes se sentent envahis d’une secrète angoisse sitôt qu’un hasard les met en communication avec une émission de propagande. Peut-être le processus de mutation de l’espèce humaine en une sorte de chose ayant vitalement besoin de non-parole est-il plus avancé que les esprits les plus vigilants ne le soupçonnent ; peut-être quotidiennement côtoyons-nous déjà toute une catégorie d’objets, gardant provisoirement le nom d’hommes mais n’ayant de commun avec l’humanité que les formes extérieures irréductibles d’un tout petit nombre de comportements élémentaires ; peut-être le peuple des «atteints de propagande», plus inguérissables que les antiques populations massivement atteintes de la peste, se trouve-t-il déjà bien au-delà de toutes les thérapeutiques mentales connues. Les décervelés ont besoin de leur folie, les damnés de leur damnation. C’est effrayant et je souhaite de tout cœur me tromper. Mais comment éviter, prostré sous l’appareil à recouvrir la planète de fantômes verbaux rapaces, de songer que des millions et des millions d’esprits pillés sont devenus fanatiquement amoureux de leur épervier pilleur et se sentent en un péril mortel, selon les lois d’un règne métaphysique inversé, sitôt qu’ils ne sont plus mangés ? ARMAND ROBIN - 1953
LES GROS PÉPINS ET LES COULEUVRES
J'AI… Pour Armand Robin, vrai poète et frangin d'outre-tombe. Mon pauvre Armand, rien n'a changé, rien ne s'est arrangé. Les Trente Glorieuses furent un grand moment de confusion, Mon bon temps, mon jeune temps, mes quelques instants d'illusion. Et certes, ton temps à peine de dire "adieu" ; mais l'as-tu vraiment voulu ? Depuis… J'ai vu s'enfuir les vents d'autan, puis les bons temps, tant et tant vivifiants, Je n'ai plus vu les gens. J'ai vu les militants réfrigérant, sûrs d'eux et conquérants, déconnant, Déblatérant, glapissant chefaillons, leurs propos amorphisés de gloriole de pouvoir. J'ai vu s'unir à la mort, à la vie, Propagandatura totalitaire, religions élitiste ou tribale et capitalism libéral. J'ai entendu des cornards se prétendrent libéralo-libertaires. J'ai entendu parler d'anarchistes délateurs. J'ai remarqué la Chine, En modèle flambant archaïque, d'une nouvelle régression de l'homme. J'ai vu le capital sauvage retriomphant, Le far-west recréé, tirant à hue et à dia, et bientôt tirant à vue. J'ai subi le fascisme inversé des antifascistes, les barbares de banlieues adulés, excusés. J'ai subi la nullité décrépite de l'antiracisme des plus racistes qui soient, - Annihilant les vrais problèmes de société, - Décrétant la Vérité, dogmatisant l'Histoire, crétinisant les hommes, - Théorisant l'immobilisme ou la régression sociale. J'ai découvert le communautarisme le plus étroit prônant un mondialisme affligeant, Uniformisant, dégoûtant, dégradant, avilissant, mortifère. J'ai été sidéré de la bêtise et de la salauderie abyssales de tous les milieux politiques. J'ai connu un président de la république inculte, se montrant fièrement à Disneyland, Arrogant médiocre, fort en gueule, accouplé à une demi-mondaine sans pudeur et sans talent, Féru de la dictature de l'argent et des néo-colons les plus rétrogrades et obscurantistes Et autres auto-élus des dieux – de leurs Dieux à eux, répugnants, charlatans, Nommé chanoine d'honneur, le donneur, à quelque Saint Frusquin-des-couillons. J'ai vu la chandelle aux sept bougies, entre les mains officielles Du prince régent d'importance. À l'enterrement d'un curieux archevêque lyophilisé, J'ai vu le parvis, mais non les travées de Notre Dame, tout empli de sa présence. Je l'ai entendu introduire, sans discussion, Sans haussement d'un seul sourcil, sans bruissement dans les rangs, Une nouvelle religion et son dogme dans un état laïc. J'ai vu un minus habens ravaler le peuple français Au rang de sujets, d'autochtones colonisés, d'indigènes à plateau. J'ai subi les méfaits des médiocres carriéristes, J'ai écouté se taire, et se traire, les muets du sérail, Les satisfaits de leur sort, Les intellos interlopes et interloques , Les lopettes de la contestation, Les salaunards aux mains sans cambouis, Les grotesques moribonds de l' Apensée unique, Les veules, les vils, et j'en oublie. Et les haineux menteurs, ignares et imbéciles, Les gras crétins de toujours. Le petit peuple de suiveurs sans aucun génie. D'hier, d'aujourd'hui, de demain. De toute éternité et pour la nuit des temps... Amen ! J'ai bien connu, pour mes petits malheurs, les décadents. J'ai bien vu une sous-aristocratie crasseuse et médiocre, Une maffia, un chancre mou de plus en plus riche et arrogant. J'ai bien vu des pauvres, de plus en plus nombreux, et de plus en plus dans la mouise. J'ai vu la connerie humaine intégrale et généralisée, Pleinement à l'œuvre, Exprimant tous ses allants de déjections tant talentueuses. J'ai constaté l'absence d'êtres humains détonnant, merveilleux et étonnants, En ce chaos, en ce cloaque sidéral si sidérant. Et pour tout achever, j'ai perdu de vue la bonne et belle Fée Bleue. Ma déesse salvatrice. Ma maman. Autrefois, pour parler comme un vieux : Enfant, adolescent, et enfin étudiant, J'ai mangé mon pain blanc, toujours en l'ignorant. Et, si gauchement, ultragauchement, me chantonnant : Un champ de blé prenait racine Sous la coiffe de Bécassine… J.P.-F.
ARMAND ROBIN (1912-1961) ASSIS SUR QUELQUE RIVIÈRE BRETONNE
LA FAUSSE PAROLE LA FAUSSO PARAULO LA FALSA PAROLA LA FALÇA PARAULA LA FALSA PALABRA O FALSO VERBO FALSA VORBÁ FALSUS VERBUM IL FAUSS PLED LA FAHOUSSE PRÊYCHRI AR GOMZ C'HAOU
Bécassine, l'une des plus belles chansons de Georges Brassens, car la plus énigmatique et vraiment poétique, mais aussi l'une des plus difficiles à accompagner à la guitare, car toute emplie d'accords sciemment "tordus" et changeant fréquemment, l'un de ses chefs d'oeuvre sans doute, est entièrement dédiée à son poteau, le pauvre poète breton Armand Robin.