page 7 A quoi rêvent les jeunes filles ? Mon cher Alfred, je vous défie de nier que cet animal ne soit atteint de trouble hormonal. Peut-être à rien, tout bonnement. Et à coup sûr, je ne mens point si je dis que la pucelle rêve à la pine. J’en ai vu tant, de ces jeunes filles à la recherche d’émotions, disaient-elles. La fin d’une telle quête coïncidait avec la messianique découverte de la quéquette du premier rustre venu. Que dire, alors, à ces dames, sinon : suce ou crève ? Je ris, si la femelle croit taire le moins secret de ses mystères, voulant toujours faire le coup du bon ami. Ami, mes couilles. Il faut d’abord tirer ton coup, en chienne offrir la fente qui mouille. Au membre fouaillant ta chatte, Suzon, tu devras montrer patte blanche. Il faut donc m’écarter les jambes, que ma queue et mon rut t’enjambent, te bourrer les trous de ma poutre, te faire avaler mon foutre. La Femme moderne ne geint point quand il faut divulguer son vagin et que, pour sa vulve, on la paye. Pour une très grasse oseille, elle écarte le trou du cul, puis disserte de sa pudeur. C’est très artistique, le nu, et puis le fric n’a pas d’odeur. Ne me prenant pas pour un bon, tu sauras, embouchée au con, femme qui pompe et que je nique, que je suis vraiment romantique. Malheur à moi si je n’eusse point su cette vérité : les femmes sucent. ● Regarde ! Cette nuit, c’est la nuit d’une éclipse. L’ombre terrestre prend possession de la lune, le ciel borgne cligne de l’œil, l’astre s’assombrit, tout l’espace est noir l’espace d’un instant. Sens-tu monter l’odeur des roses, dans les jardins? Belle éclipse, celle que nous aurons vue ensemble. - « On croirait l’été », m’a dit Sara. - « La prochaine fois, ce sera dans vingt ans ». Vingt ans, l’âge de toute pomme bleue. Pour moi, déjà l’hiver. La nuit a la couleur des pommes. Pommes vertes, rouges et bleues, jeunes pommes du temps de mon long exil. Et puisque mon cœur a battu, à la fin mon cœur cassera. Quoi passait, et puis quoi restait ? J’ai une idée d’un tel secret. La fin de mon âge approche, exilé chasseur de nuages. Je les dissémine dans ces pages : afin qu’il reste un rien de grâce. Rien ne put durer qu’un instant : un diamant au cœur du temps. Mais voici au fond de mes mains hier, germe du seul demain. Semeur d’émotions incomprises, ma destinée est dénuée à tout jamais d’autres nuées. Si je me suis parfois assis à ma table d’écriture en évitant de laisser appréhender trop de choses de moi-même, je n’ai point trahi mon cœur en pleurs, qui se fend. Images d’hier et des nues reviendront-elles inconnues ? Les pommes bleues étaient l’écho de quelque inaccessible ballerine. Ou alors mes pas, au bout de la nuit, furent l’ombre d’une prison de tulle. Douceur des jours, rougeur des joues, les yeux d’argent vif d’une enfant, des astres d’or au fond du ciel, des rires et des voix dans l’air du soir, des parfums sucrés de vanille, des glaces à l’eau parfum citron acide. O pommes bleues, vous qui étiez beauté, recherche et innocence, mirage, attente et tromperie, ô pommes bleues, si vous saviez tout ce qu’il vous faudrait pleurer ! L’émotion à cueillir au hasard d’un instant, les papillons multicolores amoureux des nuages, les coquelicots le long de la voie ferrée, le Soleil sur ma peau. Mes poings hélant le ciel, pleurant l’absence des Dieux. J’ai su, je vous le dis, l’affliction de leur attente. Qui ne fut dernier souvenir n’aura jamais plus d’avenir. Le soleil et la lune, aux cieux, sont comme jours neufs et jours vieux. Ah ! c’est le printemps, c’est le temps que je déflorai follement ! Dans mon cœur est la jeunesse, qui s’éloigne. Je me souviens, le 20 novembre 1999, de la tache de couleur joyeuse et lumineuse que peignit soudain, dans la ville, la minijupe de Giulia. Voici au seuil mortel de l’éternel néant, en ce désert obscur de glace et de silence tissé de jours perdus et de mots inutiles, une jeune fille aux yeux riants de Soleil. Sous la lune un sourire, un hymne à la mélancolie, un geste esquissé d’azur inachevé. Une ballade de Chopin, col fuoco, en sol mineur. C’est jeunesse du monde, et c’est jeunesse blonde et c’est brune jeunesse, et la mienne s’enfuit. C’est le temps qui s’envole : le parfum des roses, éternel, éphémère, est si beau que je n’ose. Il arrive que le temps et l’oubli nous rendent vaguement, sur les femmes d’un lointain passé, des illusions pareilles à celles que nous nourrissions au temps où nous ne les connaissions pas encore. Je me souviens de ma promenade, le 22 mai 2001, au bord du fleuve, avec cette jeune fille que je surnommais Fragolina : Fraise des Bois. Les lèvres ont fané de printemps en printemps, mais le rire est intact qu’a entraîné le vent avant qu’il n’ait le temps de me l’arracher, cette rose lilas saumon, la mauve violette. Le désir virginal court là-bas, au sublime horizon des images d’hier que la lumière irise, en une chevauchée d’astres lactescents à la beauté cachée. Les romans pas écrits ressemblent à ces robes que le Soleil effleure, puis qui se dérobent. Les yeux des villes furent miroirs des pluies de toutes mes saisons. Les ciels des filles furent trottoirs des yeux, cerfs-volants et arc en ciel. Ciels bleus, ciels verts et ciels noisette de ma jeunesse en larmes, en rire. C’est le temps que les cieux, c’est le temps que les yeux des filles défleuriront. Crève mon cœur, de crève-cœur. ● Me souviens-je de la même histoire que toi ? Te souviens-tu, dis-moi, du Soleil, ce jour-là, quand tu courais, quand tu dansais - et déjà nous disons : «C’était il y a dix ans» - sur les ponts des saisons ? Et le temps s’est enfui. Chacun de nos adieux ressemblait au dernier salut qu’on fait aux Dieux. Tu me reviens, parfois. Et demain nous dirons : «C’était il y a vingt ans ». Et nous nous sourirons. Le temps n’a rien changé, nos cœurs ont le même âge. Là-haut dans le ciel bleu, là-bas dans les nuages, quelque part dans mon cœur, je t’emportais toujours. Et quand tu disparais, c’est peut-être à jamais. Un jour, nous mentirons en disant l’au revoir de ceux qui ne doivent plus jamais se revoir. Te souviens-tu de la même histoire que moi ? Nous nous sommes aimés et je n’oublierai pas. Et si ce devait être un seul jour chaque année, je sais le jour d’automne où sont nées les roses. Tu sais le jour d’octobre où flétriront les choses. Et toujours nous saurons ce qu’ignorent les autres. Je te salue, ô Mort. Belle histoire, la nôtre. Tu me reviens, parfois. Et demain nous dirons : « C’était il y a vingt ans ». Et puis, nous pleurerons. Secrets ensoleillés, vêpres du crépuscule, deux cœurs se souviendront, et puis un cœur tout seul. La nuit viendra, tout sera effacé. Tout sera écrit. Il faudra que notre temps s’enfuie : nous aurons été les gouttes d’une ondée, dans une flaque d’eau décolorée. Un bref instant, un rond de pluie. Tu m’oublieras, Sara, et tes cris dans l’orgasme se mélangeront dans l’aube rose d’été, sous le regard de l’étoile luciférine, aux cris doux des pigeons douloureux sur les toits. Regarde : le ciel s’ouvre. La terre recouvre la tombe d’un amour. Deux s’aimèrent, un jour. Les nuages pleurent. C’est la dernière heure. Passant, si tu savais ! Sur l’épitaphe on lit ces deux mots : Mon toujours. Tandis que le soir tombe, le Soleil impassible luit sur la tombe des amours impossibles. - « Mais moi, je tins la main en chaque aube d’été d’une fille de vingt ans qui a nom Liberté ». ● Un jour, petite Alice, un beau jour, dans cette florentine Via Ghibellina que j’ai surnommée « Rue Jolie, les premiers rendez-vous, les derniers rendez-vous, le soleil de novembre et la lune au mois d’août. Tu auras grandi. Tu songeras au passé, à ce qui pouvait être, à ce qui aura été. Et dans le déchirant crépuscule vieil or, tu te répéteras : Robert Pioche est mort. Et puis un jour encore, un beau jour de la vie, le cœur ne battra
plus de nulle des pommes bleues pour qui mon cœur jadis battit à la folie. Restera l’eau de la fontaine, et dans un nuage une tristesse hautaine, et le pavé des trottoirs, et la mélancolie du beau temps de ma vie au coin de Rue Jolie. Ci-gésira un très pauvre poète mort qui n’aura d’autre fête qu’une fleur d’Alice, sa fille. J’eus, ma petite, un sort mauvais. N’ayant rien d’autre que la vie, je t’offris tout ce que j’avais. Je n’aurai point de royal tombeau, à grand peine un petit caveau sans défense et sans nulle fleur. Mais que, pour moi, ton cœur batte. Peut-être… ● J’ai aimé reposer aux pieds d’un olivier, allongé dans le foin odoriférant. Et suivre du regard la course du Soleil, du matin jusqu’au soir, instant après instant, de saison en saison, dans sa descente lente au bout de l’horizon. Clepsydre fatale scandant les destinées, Grand Maître de l’extase enfuie ou jamais née, je l’ai vu choir, rouge et noir, le grand astre d’or. C’était une larme de lumière, une goutte du sang des roses, l’annonciateur ici du sort de toute chose. L’heure délicieuse, en mon âge d’enfance, était précisément l’Aprem, temps du déclin. J’ai vu les Dieux morts s’envoler par tes lèvres criant l’orgasme, Sara, et le Temps reculer devant orchestre de juillet, cocktail goûté à la paille, les lampions au bord du fleuve dans le miroir des yeux qui brillent, les gouttes de l’averse d’été, au loin la chanson des grillons, l’aboi d’un chien à l’horizon, l’herbe profonde et fraîche et chaude sous les remparts de la ville, les parfums du foin et les roses, l’aurore éclose et, sous la lune, un olivier agitant l’argent de ses feuilles. J’ai entendu parler les Dieux dans le dernier soupir des morts. Quelques destins au cœur qui bat, quelques ports. Tant de naufrages. O mes compagnons de voyage, où est le temps de mes vingt ans ? Les quais de plus d’une gare ont su mon cœur. Combien de mouchoirs agités, de l’un ou de l’autre côté ? Joueur à la roulette un peu, ce fut le jeu de mon hasard, de l’horloge et des coins de rue et des beautés entr’aperçues. Je m’en vais goûter la saison d’au-delà l’ultime horizon. J’ai cueilli toutes mes histoires, conté toute fleurette rare. Du livre beau que fut ma vie, toutes les pages sont finies. J’ai tracé, depuis le temps des aubades jusqu’à celui des sérénades, dans des prénoms de jeunes filles, les géographies de mon cœur. L’exil de ma libre existence eut un goût de grandes vacances. Combien de rues inconnues, au-delà du bel horizon ! L’horizon fera silence. Le temps de la vie sera fini, où les nuages étaient musique. Voici les voix d’hier qui mentent ; les images se mélangent. J’ai vu parfois l’or du soleil effacer l’argent de la lune sur la peau de ton ombre nue, dans les draps bleus de ton sommeil. J’entends ton rire de cristal ricocher encore sur mon drame. La mort connaîtra mes yeux en quête du bel horizon. Tous auront rebroussé chemin : le pauvre Robert Pioche sera mort. Que la longue route fut brève ! ● Je me souviens, le 27 juillet 2005, du premier regard que j’échangeai avec Sara : nous étions déjà Philippe et Jeanne à qui le poète, en décembre 1918 à Grenade, consacra une élégie belle. Le vent de novembre a soufflé, il a dispersé tant de feuilles mortes. Souvent je me suis en allé, j’ai erré devant les portes closes. Le vent de toutes les saisons a frémi dans tes cheveux. J’eus, pour toute raison, la couleur du ciel de tes yeux. Il faudrait au moins douze strophes pour peindre tous les alizés au cœur battant de Robert Pioche, et mes rêves réalisés. Le vent de mai a tremblé. Nous n’aurons duré qu’un instant. Mais un instant, m’a-t-il semblé, nous aurions pu avoir le temps. Les lumières du port brillaient. Je l’atteindrai quand je serai mort. Que le vent d’automne emporte les feuilles d’or, et les filles mortes ! Robert Pioche, dernier page, voici tes dernières pages. Mes romans du cœur cassé, oui, tous mes romans sont passés. Je voudrais, quand je serai mort, des bassins octogonaux, mon voilier glissant sur l’eau, des bottes de sept lieues et beaucoup de pommes bleues. Cœur de Robert Pioche, qu’on t’aime : haine ou amour, tu fus toi-même. Et de toi seul tu fus l’extrême. Le Temps a délavé les robes de couleur et les jours de soleil sur mon calendrier, les parfums des saisons et les jours de la pluie qui brilla sur les quais de mes gares enfuies. Robert Pioche reposera, qui fut épingleur de papillons, laboureur de jeunes sillons, mouilleur de tant de tirelires (vol plaisant qu’on dit à la tire). Il récolta du sable au fond des paumes. Car le Soleil, quand vient le lendemain qui gâche toujours un bal joli, flétrit le marbre tant poli et fige la grâce des statues : c’est la vie, à la fin, qui tue. Entre mes deux dates, mes mains éraflées auront reçu, griffées par les jolis tétons, leurs stigmates. Jeunes filles de vingt ans, si peu de cœur, vraiment ? Le siècle où je suis né a trahi son Printemps : or, j’ai dû vivre en un tel temps. Passant qui passeras, tu pisseras sur ma tombe. Mais dans le ciel, mon nom sera l’écho des colombes ! La vie me harasse. J’emporterai dans la besace de mon voyage outre-Achéron sourires beaux et gestes ronds, quelque phrase marquante qui me rendit plus supportable de vivre en ce siècle étranger, que l’avenir devra venger. Robert Pioche eut cet hérétisme de prêter aux pommes bleues, en un monde où régnait disette, le rêve et l’âme et l’érotisme. Bien entendu, souvent, rien ne lui fut rendu. Il était né condamné à mener la dernière bataille. Il chercha l’Emotion dans la philosophie, partout ou nulle part, une émotion de taille. Toute heure, pour lui, fut celle du dernier carré. Pas d’autre choix. L’abysse, ou bien les cimes. Ses semelles de vent franchirent mille lieues. Pays des pommes bleues, qui l’accueillis vivant, tu le recevras mort dans les terres d’Empire. Comme par hasard, Robert Pioche eut l’art d’aimer tout ce qui était interdit. J’ai la certitude que les Dieux en ont les larmes aux yeux. Profite, enfant, des Jeux des Grandes Terres. Profite, enfant, du Soleil des Aprèms. Un jour, enfant, l’exil viendra. Profite, enfant, du Soleil de l’exil. Un jour, les portes des prisons se fermeront. Au cercueil, ils t’enfermeront. Un jour tu seras mort, enfant. ● Vingt ans d’exil : que de souliers j’aurai usés en pauvreté, depuis ma parigote enfance et tout au long de mon errance. Il y en eut avec des clous (mes amis, où étiez-vous, et mes amies, où étaient-elles ?) dedans mes tragiques semelles. Mes souliers couraient à la morgue. Les filles jolies les regardaient avec grand morgue. Et seulement les plus polies firent parfois semblant de rien. Les gens, eux, me causaient du « Bien ». Et en guenilles, je m’endormais tout habillé, jour et nuit je portais les mêmes fringues qui me donnaient des airs de dingue, car je n’avais aucun rechange. Mes nippes sortaient des poubelles. A mon passage, tant de belles faisaient la moue à Robert Pioche, qui était parfumé de cloche. Puis, elles marchandaient leur croupe béante aux gorets empestés d’or idolâtré. Vingt ans d’exil, la faim au ventre, les mollets douloureux de crampes, il me fallut marcher encore, et mettre un pas devant un autre. Et souvent, comme le font les pauvres mômes, quémander l’aumône aux passants, lesquels par bonheur ne savaient rien de ce que je pensais du « Bien ». Sombrant dans un sommeil hanté de cauchemars où mes mille ennemis me poursuivaient encore, je m’éveillais en pleurs et en sueurs de rage : la nuit était noire, l’aube lointaine. Les pointes de fer qui meurtrirent mes pieds, le gel, la faim, l’usante attente des gens d’armes sont une douleur moindre que la vieillesse ricanante et les souvenirs d’hier, qui naufragent dans l’oubli.